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Quelle place pour les combats LGBT au 21e siècle ?

Photo : Marche nationale des homosexuels et lesbiennes, le 19 juin 1982, à Paris.
Texte : Tara Lennart.

PMA, GPA, reconnaissance des personnes trans et intersexes, lutte contre les violences homophobes : tout n’est pas encore rose au pays de l’arc-en-ciel. Quelle est alors la place, en 2019 et pour les décennies à venir, des combats LGBT+ ? Antoine Idier, auteur de Archives des mouvements LGBT+ : une histoire des luttes de 1890 à nos jours, nous donne des éléments de réponse.

Dense, beau, intelligent et diversifié : voici comment on pourrait qualifier le contenu de l’ouvrage iconographique Archives des mouvements LGBT+ : une histoire des luttes de 1890 à nos jours (ed. Textuel). Un contenu à la hauteur de l’investigation menée par son auteur Antoine Idier, sociologue et historien spécialiste de l’homosexualité. Avec beaucoup d’humour et sans jamais rien taire de la violence sociétale sous-jacente, il retrace dans ce livre illustré plus d’un siècle de combats à coups de subversions, pavés, provocations et créativité.

Tracts, fanzines, photos, affiches : ces archives, soutenues par les interventions et réflexions d’une vingtaine d’invités (militants, professeurs, conservateurs de musées, chercheurs, sociologues…) jalonnent les époques tout en témoignant des luttes et des mentalités du moment. Pour Antidote, Antoine Idier revient sur quatre thèmes au cœur de ces combats passés et de ceux qu’il reste encore à accomplir, illustrés à travers une sélection de visuels issus de son ouvrage.

L’avancée des droits

Depuis 1982, l’homosexualité n’est plus un délit en France. Depuis 1993, l’homosexualité n’est plus une pathologie mentale. Depuis 1999, les couples de même sexe peuvent s’unir par un Pacte Civil de Solidarité. Depuis 2013, le mariage homosexuel est autorisé en France. Pourtant, en 2018, les agressions homophobes ont connu une hausse de 15 % et le gouvernement doit se mobiliser pour lutter contre l’homophobie. En 2019, la PMA n’est toujours pas ouverte aux couples de femmes et aux femmes célibataires, la discussion de la loi ayant été repoussée à l’été pour cause d’envoi au Conseil d’État. En attendant, le feu vert du Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE) énoncé en septembre 2018 semble ne pas suffire à l’Assemblée Nationale, et la France reste à la traîne.

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Photo : couverture du fanzine queer Tout !, 23 avril 1971, sur la libre disposition du corps. © coll. part

A-t-on énormément progressé au niveau des droits sociaux depuis les années 80 ?
L’histoire n’est pas linéaire et il faut se méfier de l’idée de « progrès » : il n’y a pas un mouvement général qui irait de la réaction vers le progrès, des ténèbres vers la lumière. L’histoire est plutôt une suite de configurations et de reconfigurations des structures sociales et politiques. D’une part, on peut bien sûr observer une suite de transformations juridiques : « dépénalisation » de l’homosexualité, PACS, mariage, sans compter la sanction d’actes ou propos homophobes ou la reconnaissance (partielle seulement) des parcours des transgenres. Mais il reste encore beaucoup à faire, notamment pour les trans ou pour la PMA.

D’autre part, l’opposition au PACS ou au « Mariage pour tous » a été énorme, et notamment légitimée par des discours de partis politiques ou d’intellectuels, parfois de gauche, au nom du nécessaire respect d’une « différence des sexes » censée structurer notre société. Et des milliers de personnes ont pu descendre dans la rue pour s’opposer à ces droits. L’homophobie n’a disparu que pour celles et ceux qui veulent bien le croire : au quotidien, les gays, les lesbiennes et les trans continuent de connaître des violences, et font face au fait de se savoir attaquables, de devoir sans cesse faire attention à leur environnement, à ce qu’il est possible de faire, et à ce qu’il n’est pas possible de faire.

« Il restera toujours des structures de normalité sexuelle et des rapports de domination qu’il faudra dénoncer. »

Il faut rappeler que sans les luttes, bien peu aurait été fait. C’est parce ce que des mouvements sociaux ont imposé, sans relâche, ces questions que la politique institutionnelle s’en est saisie – à contre-cœur et a minima. Encore récemment, le président Macron a affirmé qu’il ne fallait pas avancer avec « brutalité » sur ces sujets, ce qui revient à légitimer les discours et les actions homophobes. Sans compter des droits bafoués !

Que reste-t-il encore à obtenir ? Pensez-vous qu’un jour, il n’y aura plus besoin de luttes ?
Il reste énormément de choses à obtenir ! La PMA pour les couples de même sexe, une égalité totale des droits, une reconnaissance de la GPA, la dépsychiatrisation et la déjudiciarisation des parcours des transgenres, des programmes d’éducation ambitieux, etc. D’une part, quelques soient les évolutions sociales et juridiques, il restera toujours des structures de normalité sexuelle et des rapports de domination qu’il faudra dénoncer. Et, d’autre part, à l’intérieur même des mouvements LGBT, il faudra toujours mener un travail d’interrogation critique. Il est en effet toujours nécessaire de poser la question des invisibilisations et des silences au sein d’une lutte. Et de rappeler qu’il y a des personnes qui sont laissées de côté, exclues, dominées dans les groupes minoritaires.

Le militantisme queer

Souvent spectaculaire, le militantisme queer a très vite utilisé l’humour et les images choc comme vecteur de communication. Difficile de se faire entendre depuis un placard. Et en sortir pour se faire connaître du grand public demande une inventivité et une endurance à toute épreuve. Visuel et physique, cette résistance se module au fil des combats, s’articule à des thématiques sociétales plus larges et rejoint les autres formes de revendications – quitte à parfois se voir accusé de dispersion. Des triangles roses aux Pink blocs, du MLF et du FHAR aux anarcho-queer, d’Act Up à Oui Oui Oui Égalité !, le militantisme queer n’en est pas à sa première évolution et transformation.

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Photo : Marche nationale des homosexuels et lesbiennes, le 19 juin 1982, à Paris. © Jean-Claude Aubry.

ANTIDOTE. Quels ont été les premiers signes d’un militantisme tel que nous en sommes familiers ?
ANTONE IDIER. L’histoire LGBT+ nous oblige à repenser les termes que nous utilisons, et notamment celui de « militantisme ». On peut en effet lire l’histoire des luttes LGBT+ depuis la fin du XIXe siècle comme l’histoire de l’invention de cultures et d’espaces, à l’intérieur d’une société hostile, pour exister et vivre. Si bien que la création de revues, d’expressions littéraires et artistiques, tout comme l’existence de bars, de clubs, de bals ou de lieux de drague ont constitué des outils de résistance et de subversion, sans appartenir au « militantisme » tel qu’il peut être conçu aujourd’hui. Le travail sur l’archive et sur l’histoire est d’ailleurs une de ces résistances : il s’agit de rappeler que ce qui prend le nom d’histoire, ce qui est reconnu comme « l’histoire », n’est qu’un récit parmi d’autres récits possibles, mais écrit par les dominants, et naturalisé, rendu évident et incontestable.

Au fil des décennies, depuis les années 60, quels changements avez-vous observé dans les revendications ?
De nombreux ! Au début des années 1960, période de forte répression juridique et sociale de l’homosexualité, un groupe nommé « Arcadie » qui publiait une revue du même nom. Bien qu’Arcadie ait beaucoup été décrié par la suite, car il a été considéré a posteriori comme conservateur, il a joué un rôle majeur, créant une communauté et offrant un sentiment d’appartenance collective à des homosexuels de toute la France. Une association transgenre existait dès les années 1960. En 1971, un mouvement radical est apparu : le Front homosexuel d’action révolutionnaire, fondé par des femmes. Il s’est constitué dans le sillage de Mai 68 et du Mouvement de libération des femmes mais en décalé, du fait de la très forte homophobie qui régnait dans la gauche et l’extrême-gauche.

« On a observé des débats et des tensions internes très fortes sur la place des lesbiennes, d’un côté par rapport à un mouvement homosexuel qui reproduit une domination masculine, et de l’autre vis-à-vis d’un mouvement féministe qui peut être lesbophobe. »

Au cours des années 1970, de nombreux groupes ont émergé, portant un discours de contestation de la société, des structures sexuelles, mais aussi de la politique de gauche. On a observé des débats et des tensions internes très fortes sur la place des lesbiennes, d’un côté par rapport à un mouvement homosexuel qui reproduit une domination masculine, et de l’autre vis-à-vis d’un mouvement féministe qui peut être lesbophobe. Les groupes exigeaient aussi la « dépénalisation » de l’homosexualité, réalisée en 1981-1982 à la suite de l’élection de François Mitterrand. Les années 1980 étaient celles de l’épidémie du SIDA, de l’apparition des premiers mouvements – en particulier AIDES et Act Up Paris – mais aussi du développement des premières revendications juridiques, portant sur la reconnaissance légale du couple, la famille et la parentalité.

Culture et société

« Si la société nous récupère, risque de disparaître ce sentiment d’être paria qui aiguise tant la sensibilité » écrit l’écrivain et esthète Dominique Fernandez. Indissociable d’une créativité forcenée, underground, marginale, dérangeante, la « culture gay » tend aujourd’hui à devenir mainstream. Têtu peine à trouver une voix propre et renaît pourtant de ses cendres avec une certaine régularité, les soirées Barbi(e)turix sont désormais annoncées dans Télérama, Plus Belle la Vie donne la part belle aux homos et aux trans, on ne compte plus les films de « genre » et Chris(tine) and the Queens explique la pansexualité aux heures de grande écoute. Les uns y voient un pink washing réussi de main de maître quand d’autres y trouvent des marchepieds vers une visibilité nécessaire à travers la culture.

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Photo : couverture de la première édition du magazine Le Gaipied, avril 1979. © Mémoire des sexualités Marseille.

Pensez-vous qu’aujourd’hui, une œuvre LGBT+ soit aussi contestataire qu’avant ? Qu’est-ce qui a pu changer dans la réception par le grand public ?
Il est bien difficile de dire si une œuvre est contestataire en soi, et également bien délicat de définir ce qu’est une œuvre LGBT+ ! De même, d’ailleurs, que d’affirmer que l’homosexualité n’est pas en elle-même subversive. Les questions que l’on peut poser à une œuvre sont les suivantes : fait-elle entendre un discours nouveau ou montre-t-elle des représentations qui tranchent avec ce qu’une époque dit ou représente de l’homosexualité (et ce qu’elle ne dit pas ou ne représente pas) ? Et permet-elle à des individus d’exister symboliquement dans l’art et la culture, d’y retrouver leurs vies, leurs émotions ou leurs comportements ?

Mais la question est plus compliquée encore. Des individus homosexuels ont pu se reconnaître dans des œuvres ou des discours homophobes parce qu’ils donnaient une visibilité à l’homosexualité, et tranchaient avec le silence complet, l’invisibilisation. Dans les années 1970, il y avait toute une discussion chez les militants au sujet de La Cage aux folles : c’était à la fois une compilation des pires représentations homophobes ; et pourtant, soudain, l’homosexualité était présente, visible pour un large public. Comme l’écrit Didier Eribon, « la subversion n’est jamais absolue : elle est toujours située, relative à un contexte ».

Santé et implications

1983 sonne le glas de l’insouciance. La fin de la fête. Le 20 mai, le virus du SIDA est officiellement identifié. Le « cancer des gays » fera 36 millions de morts. Au cœur des luttes, des colères, des urgences et des déchirements, il occupe le devant de la scène militante pendant les années 90. On se souvient tous des « die in » d’Act Up, des années de mobilisation contre le SIDA et puis… de son lent effacement sur la scène militante. On parle plus de découverte de séropositivité que de mort, de prévention que de survie. Les priorités évoluent, les combats aussi.

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Photo : manifestation pour le mariage pour tous, Lyon 2013. © Julien Adelaere.

Le SIDA occupait le devant de la scène militante dans les années 80 et 90, qu’en est-il aujourd’hui, d’après vos constats ?
La situation est loin d’être la même, du fait de la transformation des épidémies : l’arrivée des trithérapies au milieu des années 1990 a permis de vivre avec le SIDA, tandis que des traitements permettent désormais de neutraliser la charge virale et la possibilité de contamination. La prévention se transforme également, dépassant l’utilisation du préservatif avec la Prep. Toutefois, la maladie n’a pas disparu. Ni les discriminations et les inégalités qui y sont liées. Ni, non plus, le fait que certaines communautés sont plus vulnérables, moins susceptibles d’être touchées par la prévention ou les soins. Au contraire, certaines politiques comme la répression de la prostitution ou de la consommation de drogue exposent davantage aux risques.

« L’homophobie n’a disparu que pour celles et ceux qui veulent bien le croire . »

Qu’est ce qui différencie les luttes LGBT+ des autres combats militants ? 
Il est important de rappeler que pour certains militants homosexuels, la lutte ne concernait pas uniquement l’homosexualité. Elle était plus globale. Guy Hocquenghem, par exemple, militant des années 1970 auquel j’ai consacré une biographie, parlait d’une « conception homosexuelle du monde » : être homosexuel, selon lui, c’était envisager l’ensemble des rapports sociaux d’une certaine façon, à partir de la domination sexuelle. C’est très beau, très puissant politiquement mais cela pose aussi plein de questions : qu’est-ce que cela veut vraiment dire ? Cela peut être problématique également, si cette affirmation revient à essentialiser l’homosexualité dans une posture subversive. Dans les années 1990, Act Up a aussi revendiqué une position proche de celle d’Hocquenghem : être une association de lutte contre le sida venant de la communauté homosexuelle mais concernée par toutes les victimes de l’épidémie, et toutes les dominations qu’elle recoupait. C’est ce passionnant et important défi qui est aujourd’hui lancé aux luttes actuelles !

Le livre Archives des mouvements LGBT+ : une histoire des luttes de 1890 à nos jours, d’Antoine Idier est disponible aux éditions Textuel.

Dense, beau, intelligent et diversifié : voici comment on pourrait qualifier le contenu de l’ouvrage iconographique Archives des mouvements LGBT+ : une histoire des luttes de 1890 à nos jours (ed. Textuel). Un contenu à la hauteur de l’investigation menée par son auteur Antoine Idier, sociologue et historien spécialiste de l’homosexualité. Avec beaucoup d’humour et sans jamais rien taire de la violence sociétale sous-jacente, il retrace dans ce livre illustré plus d’un siècle de combats à coups de subversions, pavés, provocations et créativité.

Tracts, fanzines, photos, affiches : ces archives, soutenues par les interventions et réflexions d’une vingtaine d’invités (militants, professeurs, conservateurs de musées, chercheurs, sociologues…) jalonnent les époques tout en témoignant des luttes et des mentalités du moment. Pour Antidote, Antoine Idier revient sur quatre thèmes au cœur de ces combats passés et de ceux qu’il reste encore à accomplir, illustrés à travers une sélection de visuels issus de son ouvrage.

L’avancée des droits

Depuis 1982, l’homosexualité n’est plus un délit en France. Depuis 1993, l’homosexualité n’est plus une pathologie mentale. Depuis 1999, les couples de même sexe peuvent s’unir par un Pacte Civil de Solidarité. Depuis 2013, le mariage homosexuel est autorisé en France. Pourtant, en 2018, les agressions homophobes ont connu une hausse de 15 % et le gouvernement doit se mobiliser pour lutter contre l’homophobie. En 2019, la PMA n’est toujours pas ouverte aux couples de femmes et aux femmes célibataires, la discussion de la loi ayant été repoussée à l’été pour cause d’envoi au Conseil d’État. En attendant, le feu vert du Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE) énoncé en septembre 2018 semble ne pas suffire à l’Assemblée Nationale, et la France reste à la traîne.

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Photo : couverture du fanzine queer Tout !, 23 avril 1971, sur la libre disposition du corps. © coll. part

A-t-on énormément progressé au niveau des droits sociaux depuis les années 80 ?
L’histoire n’est pas linéaire et il faut se méfier de l’idée de « progrès » : il n’y a pas un mouvement général qui irait de la réaction vers le progrès, des ténèbres vers la lumière. L’histoire est plutôt une suite de configurations et de reconfigurations des structures sociales et politiques. D’une part, on peut bien sûr observer une suite de transformations juridiques : « dépénalisation » de l’homosexualité, PACS, mariage, sans compter la sanction d’actes ou propos homophobes ou la reconnaissance (partielle seulement) des parcours des transgenres. Mais il reste encore beaucoup à faire, notamment pour les trans ou pour la PMA.

D’autre part, l’opposition au PACS ou au « Mariage pour tous » a été énorme, et notamment légitimée par des discours de partis politiques ou d’intellectuels, parfois de gauche, au nom du nécessaire respect d’une « différence des sexes » censée structurer notre société. Et des milliers de personnes ont pu descendre dans la rue pour s’opposer à ces droits. L’homophobie n’a disparu que pour celles et ceux qui veulent bien le croire : au quotidien, les gays, les lesbiennes et les trans continuent de connaître des violences, et font face au fait de se savoir attaquables, de devoir sans cesse faire attention à leur environnement, à ce qu’il est possible de faire, et à ce qu’il n’est pas possible de faire.

« Il restera toujours des structures de normalité sexuelle et des rapports de domination qu’il faudra dénoncer. »

Il faut rappeler que sans les luttes, bien peu aurait été fait. C’est parce ce que des mouvements sociaux ont imposé, sans relâche, ces questions que la politique institutionnelle s’en est saisie – à contre-cœur et a minima. Encore récemment, le président Macron a affirmé qu’il ne fallait pas avancer avec « brutalité » sur ces sujets, ce qui revient à légitimer les discours et les actions homophobes. Sans compter des droits bafoués !

Que reste-t-il encore à obtenir ? Pensez-vous qu’un jour, il n’y aura plus besoin de luttes ?
Il reste énormément de choses à obtenir ! La PMA pour les couples de même sexe, une égalité totale des droits, une reconnaissance de la GPA, la dépsychiatrisation et la déjudiciarisation des parcours des transgenres, des programmes d’éducation ambitieux, etc. D’une part, quelques soient les évolutions sociales et juridiques, il restera toujours des structures de normalité sexuelle et des rapports de domination qu’il faudra dénoncer. Et, d’autre part, à l’intérieur même des mouvements LGBT, il faudra toujours mener un travail d’interrogation critique. Il est en effet toujours nécessaire de poser la question des invisibilisations et des silences au sein d’une lutte. Et de rappeler qu’il y a des personnes qui sont laissées de côté, exclues, dominées dans les groupes minoritaires.

Le militantisme queer

Souvent spectaculaire, le militantisme queer a très vite utilisé l’humour et les images choc comme vecteur de communication. Difficile de se faire entendre depuis un placard. Et en sortir pour se faire connaître du grand public demande une inventivité et une endurance à toute épreuve. Visuel et physique, cette résistance se module au fil des combats, s’articule à des thématiques sociétales plus larges et rejoint les autres formes de revendications – quitte à parfois se voir accusé de dispersion. Des triangles roses aux Pink blocs, du MLF et du FHAR aux anarcho-queer, d’Act Up à Oui Oui Oui Égalité !, le militantisme queer n’en est pas à sa première évolution et transformation.

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Photo : Marche nationale des homosexuels et lesbiennes, le 19 juin 1982, à Paris. © Jean-Claude Aubry.

ANTIDOTE. Quels ont été les premiers signes d’un militantisme tel que nous en sommes familiers ?
ANTONE IDIER. L’histoire LGBT+ nous oblige à repenser les termes que nous utilisons, et notamment celui de « militantisme ». On peut en effet lire l’histoire des luttes LGBT+ depuis la fin du XIXe siècle comme l’histoire de l’invention de cultures et d’espaces, à l’intérieur d’une société hostile, pour exister et vivre. Si bien que la création de revues, d’expressions littéraires et artistiques, tout comme l’existence de bars, de clubs, de bals ou de lieux de drague ont constitué des outils de résistance et de subversion, sans appartenir au « militantisme » tel qu’il peut être conçu aujourd’hui. Le travail sur l’archive et sur l’histoire est d’ailleurs une de ces résistances : il s’agit de rappeler que ce qui prend le nom d’histoire, ce qui est reconnu comme « l’histoire », n’est qu’un récit parmi d’autres récits possibles, mais écrit par les dominants, et naturalisé, rendu évident et incontestable.

Au fil des décennies, depuis les années 60, quels changements avez-vous observé dans les revendications ?
De nombreux ! Au début des années 1960, période de forte répression juridique et sociale de l’homosexualité, un groupe nommé « Arcadie » qui publiait une revue du même nom. Bien qu’Arcadie ait beaucoup été décrié par la suite, car il a été considéré a posteriori comme conservateur, il a joué un rôle majeur, créant une communauté et offrant un sentiment d’appartenance collective à des homosexuels de toute la France. Une association transgenre existait dès les années 1960. En 1971, un mouvement radical est apparu : le Front homosexuel d’action révolutionnaire, fondé par des femmes. Il s’est constitué dans le sillage de Mai 68 et du Mouvement de libération des femmes mais en décalé, du fait de la très forte homophobie qui régnait dans la gauche et l’extrême-gauche.

« On a observé des débats et des tensions internes très fortes sur la place des lesbiennes, d’un côté par rapport à un mouvement homosexuel qui reproduit une domination masculine, et de l’autre vis-à-vis d’un mouvement féministe qui peut être lesbophobe. »

Au cours des années 1970, de nombreux groupes ont émergé, portant un discours de contestation de la société, des structures sexuelles, mais aussi de la politique de gauche. On a observé des débats et des tensions internes très fortes sur la place des lesbiennes, d’un côté par rapport à un mouvement homosexuel qui reproduit une domination masculine, et de l’autre vis-à-vis d’un mouvement féministe qui peut être lesbophobe. Les groupes exigeaient aussi la « dépénalisation » de l’homosexualité, réalisée en 1981-1982 à la suite de l’élection de François Mitterrand. Les années 1980 étaient celles de l’épidémie du SIDA, de l’apparition des premiers mouvements – en particulier AIDES et Act Up Paris – mais aussi du développement des premières revendications juridiques, portant sur la reconnaissance légale du couple, la famille et la parentalité.

Culture et société

« Si la société nous récupère, risque de disparaître ce sentiment d’être paria qui aiguise tant la sensibilité » écrit l’écrivain et esthète Dominique Fernandez. Indissociable d’une créativité forcenée, underground, marginale, dérangeante, la « culture gay » tend aujourd’hui à devenir mainstream. Têtu peine à trouver une voix propre et renaît pourtant de ses cendres avec une certaine régularité, les soirées Barbi(e)turix sont désormais annoncées dans Télérama, Plus Belle la Vie donne la part belle aux homos et aux trans, on ne compte plus les films de « genre » et Chris(tine) and the Queens explique la pansexualité aux heures de grande écoute. Les uns y voient un pink washing réussi de main de maître quand d’autres y trouvent des marchepieds vers une visibilité nécessaire à travers la culture.

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Photo : couverture de la première édition du magazine Le Gaipied, avril 1979. © Mémoire des sexualités Marseille.

Pensez-vous qu’aujourd’hui, une œuvre LGBT+ soit aussi contestataire qu’avant ? Qu’est-ce qui a pu changer dans la réception par le grand public ?
Il est bien difficile de dire si une œuvre est contestataire en soi, et également bien délicat de définir ce qu’est une œuvre LGBT+ ! De même, d’ailleurs, que d’affirmer que l’homosexualité n’est pas en elle-même subversive. Les questions que l’on peut poser à une œuvre sont les suivantes : fait-elle entendre un discours nouveau ou montre-t-elle des représentations qui tranchent avec ce qu’une époque dit ou représente de l’homosexualité (et ce qu’elle ne dit pas ou ne représente pas) ? Et permet-elle à des individus d’exister symboliquement dans l’art et la culture, d’y retrouver leurs vies, leurs émotions ou leurs comportements ?

Mais la question est plus compliquée encore. Des individus homosexuels ont pu se reconnaître dans des œuvres ou des discours homophobes parce qu’ils donnaient une visibilité à l’homosexualité, et tranchaient avec le silence complet, l’invisibilisation. Dans les années 1970, il y avait toute une discussion chez les militants au sujet de La Cage aux folles : c’était à la fois une compilation des pires représentations homophobes ; et pourtant, soudain, l’homosexualité était présente, visible pour un large public. Comme l’écrit Didier Eribon, « la subversion n’est jamais absolue : elle est toujours située, relative à un contexte ».

Santé et implications

1983 sonne le glas de l’insouciance. La fin de la fête. Le 20 mai, le virus du SIDA est officiellement identifié. Le « cancer des gays » fera 36 millions de morts. Au cœur des luttes, des colères, des urgences et des déchirements, il occupe le devant de la scène militante pendant les années 90. On se souvient tous des « die in » d’Act Up, des années de mobilisation contre le SIDA et puis… de son lent effacement sur la scène militante. On parle plus de découverte de séropositivité que de mort, de prévention que de survie. Les priorités évoluent, les combats aussi.

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Photo : manifestation pour le mariage pour tous, Lyon 2013. © Julien Adelaere.

Le SIDA occupait le devant de la scène militante dans les années 80 et 90, qu’en est-il aujourd’hui, d’après vos constats ?
La situation est loin d’être la même, du fait de la transformation des épidémies : l’arrivée des trithérapies au milieu des années 1990 a permis de vivre avec le SIDA, tandis que des traitements permettent désormais de neutraliser la charge virale et la possibilité de contamination. La prévention se transforme également, dépassant l’utilisation du préservatif avec la Prep. Toutefois, la maladie n’a pas disparu. Ni les discriminations et les inégalités qui y sont liées. Ni, non plus, le fait que certaines communautés sont plus vulnérables, moins susceptibles d’être touchées par la prévention ou les soins. Au contraire, certaines politiques comme la répression de la prostitution ou de la consommation de drogue exposent davantage aux risques.

« L’homophobie n’a disparu que pour celles et ceux qui veulent bien le croire . »

Qu’est ce qui différencie les luttes LGBT+ des autres combats militants ? 
Il est important de rappeler que pour certains militants homosexuels, la lutte ne concernait pas uniquement l’homosexualité. Elle était plus globale. Guy Hocquenghem, par exemple, militant des années 1970 auquel j’ai consacré une biographie, parlait d’une « conception homosexuelle du monde » : être homosexuel, selon lui, c’était envisager l’ensemble des rapports sociaux d’une certaine façon, à partir de la domination sexuelle. C’est très beau, très puissant politiquement mais cela pose aussi plein de questions : qu’est-ce que cela veut vraiment dire ? Cela peut être problématique également, si cette affirmation revient à essentialiser l’homosexualité dans une posture subversive. Dans les années 1990, Act Up a aussi revendiqué une position proche de celle d’Hocquenghem : être une association de lutte contre le sida venant de la communauté homosexuelle mais concernée par toutes les victimes de l’épidémie, et toutes les dominations qu’elle recoupait. C’est ce passionnant et important défi qui est aujourd’hui lancé aux luttes actuelles !

Le livre Archives des mouvements LGBT+ : une histoire des luttes de 1890 à nos jours, d’Antoine Idier est disponible aux éditions Textuel.

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