Martin Parr Antidote

Faut-il croire au réchauffement climatique ?

Photos : Martin Parr
Texte : Nicolas Monier pour Antidote : Earth été 2018

L’attitude climato-sceptique de Donald Trump, au delà d’isoler les États-Unis sur la scène internationale, témoigne de l’influence de deux lobbys très puissants : les compagnies pétrolières et les protestants évangéliques, prêts à tout pour préserver leurs croyances et leurs intérêts.

« Make our planet great again ». C’est en reformulant le slogan de Donald Trump, « Make America Great Again » qu’Emmanuel Macron a souhaité prendre le leadership de la lutte contre le réchauffement climatique. En effet, il n’est pas un jour sans que le très clivant président américain ne tweete ou ne prenne une décision en faveur des climato-sceptiques. Mais qui sont ces nouveaux négationnistes des temps modernes ? Décryptage d’un lobby protéiforme qui murmure à l’oreille du président.

De sa prise de fonction en janvier 2017 à ses récents tweets effarants, Donald Trump n’en finit pas d’isoler son pays du reste de la scène internationale. Dès, 2012, n’écrivait-il pas : « Le concept du réchauffement climatique a été inventé par et pour les Chinois afin de rendre la production américain non compétitive ». En 2014, « cette connerie très chère de réchauffement climatique doit cesser. Notre planète est glaciale, enregistre des faibles températures et nos scientifiques GW [Global warming] sont coincés dans la glace ». Et plus récemment encore, à la fin du mois de décembre dernier, s’attirant les foudres des scientifiques, alors que les USA connaissent une grande vague de froid : « Dans l’Est, cela pourrait être la veille du jour de l’an LA PLUS FROIDE jamais enregistrée. Peut-être qu’on pourrait utiliser un peu de ce bon vieux réchauffement climatique pour lequel notre pays, le seul bien sûr, s’apprêtait à payer DES MILLIARDS DE DOLLARS dans le but de s’en protéger. Couvrez-vous ! »

Pour tourner en dérision l’actuel locataire de la Maison Blanche, deux chercheurs, l’un Britannique et l’autre Américain ainsi qu’un entrepreneur franco-néo-zélandais ont décidé de lancer une initiative baptisée « Trump Forest ». Une action qui incite chaque mécontent de la politique « trumpienne » à planter un arbre ou à financer certaines organisations, parmi lesquelles l’Eden Reforestation Projects, en faveur de la reforestation planétaire.

En dépit de cette initiative amusante, force est de constater que les puissants lobbys pétroliers sont à l’oeuvre et qu’ils dépensent sans compter pour abreuver Internet d’études climato-sceptiques toutes plus fantasques les unes que les autres. « Les grands groupes pétroliers et chimiques, dont les ressources financières dépendent du carbone, freinent des quatre fers. C’est le cas d’Exxon. Mais aussi et surtout des frères David et Charles Koch, héritiers d’un empire pétrolier originaire du Kansas, qui dépensent des dizaines de millions de dollars en propagande climato-sceptique pseudo-scientifique », explique Françoise Coste, professeure spécialiste du parti républicain et auteure de l’ouvrage Reagan. Et l’universitaire de poursuivre : « Ces personnalités souhaitent le moins de fédéralisme possible : en somme, tout ce qui peut brider leur activité économique et minimiser leur profit. »

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Photo : Patrick Weldé pour Antidote : Earth été 2018

De nombreux think tanks sont destinés à servir la propagande des climato-sceptiques. Parmi eux, le George Marshall Institute, fondé en 1984 et largement financé par Exxonmobil, The Competitive Enterprise Institute ( CEI ), ou bien encore the Heartland Institute et The Heritage Foundation, qui ont comme seule hantise toute forme de réglementation qui favoriserait le pouvoir de l’État fédéral. Une hérésie selon eux. Ils sont en cela aidés par plusieurs journalistes ultra-complotistes adeptes des fake news. Parmi eux, on trouve le très conservateur Rush Limbaugh, qui estime que les alertes ouragan sont destinées à favoriser les thèses mensongères du réchauffement climatique, et à forcer les citoyens à acheter des bouteilles d’eau. Chaque semaine, The Rush Limbaugh Show attire quelques 13 millions d’auditeurs américains. Alex Jones est un autre de ces journalistes célèbres pour leurs prises de position anti-climat. Pour ce businessman des thèses complotistes et du climato-scepticisme, le soi-disant réchauffement climatique ne s’appuie que sur des thèses scientifiques fausses. Mais surtout, il affirme que tout cela fait partie d’un plan bien plus grand orchestré par la Banque mondiale, qui chercherait selon lui à avoir la mainmise sur l’économie via la création d’une taxe carbone. Alex Jones est-il un danger ? Il est, en tous cas, très écouté : il compte plus de deux millions d’abonnés à sa chaîne Youtube et revendique plus de 700 000 followers sur Twitter.

Cette vision comptable du monde a une couleur politique. Elle appartient en immense majorité au parti républicain américain. En effet, par cynisme électoral, les élus de ce camp rendent compte exclusivement à leur base et à leurs généreux donateurs. « Dans les années 1980 et 1990, la question du réchauffement climatique n’était pas une question politique comme c’est le cas aujourd’hui , explique Françoise Coste La politisation du climato-scepticisme a démarré avec George W. Bush et sa décision de ne pas ratifier le protocole de Kyoto en 2001. Ce qui avait été élaboré en 1997 sous Bill Clinton et Al Gore a purement et simplement été annulé. Depuis, il existe une vraie dichotomie entre Républicains et Démocrates sur ce sujet. » Aux États-Unis, la question du climat est devenue une affaire de croyance et d’opinion. « La lutte contre le réchauffement climatique n’est pas compatible avec l’ultra-libéralisme qui caractérise la droite américaine , note le glaciologue et climatologue français Jean Jouzel. Nous avons ici affaire à un scepticisme plus politique que scientifique. »

« La caractéristique de notre époque réside dans le fait que la rationalité scientifique est de façon permanente remise en cause. La capacité de la science à s’approcher de la vérité s’oppose à l’ère de la post-vérité. L’opinion de monsieur et madame Tout-le-monde a autant de poids que la parole des scientifiques les plus réputés. »

Avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, de très mauvais signes ont été envoyés aux défenseurs de la cause environnementale. Le plus dramatique a sans conteste été celui de se retirer de l’accord de Paris signé par son prédécesseur, Barack Obama, le 12 décembre 2015. Si les États-Unis ne se sont pas encore officiellement retirés, « cette décision américaine met néanmoins à mal toute la solidarité internationale », selon Jean Jouzel. « Un engagement avait été pris ! Celui que, chaque année à compter de 2020, cent milliards de dollars seraient alloués aux pays émergents pour faire face au réchauffement climatique. Avec l’idée, bien évidemment, que les États-Unis y contribueraient de manière significative ». Pour le journaliste d’investigation américain Chip Berlet, le message envoyé par Donald Trump est catastrophique. Mais il n’est pas le seul Chip Berlet précise en effet que « le succès de Fox News et de centaines de chaînes de radio locales, déterminées à flatter un public de droite enclin à considérer que les environnementalistes demeurent définitivement anti-business et anti-industries est bien réel. Ils seraient vendus à la solde de scientifiques cinglés et d’écolos fanatiques qui, jouant les oiseaux de malheur, ne s’emploient qu’à lancer des avertissements terrifiants. »

On le voit donc, beaucoup s’activent à promouvoir une propagande idéologique qui sert les intérêts de ceux qui murmurent aux oreilles du président américain. Parmi eux, le féroce climato-sceptique et pro-pétrole Scott Pruitt, nommé par Trump à la tête de l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis. À son arrivée, ce dernier s’empressait alors de déclarer : « Les américains en ont assez de voir des milliards de dollars sortir de l’économie à cause de régulations inutiles de l’EPA ( Environmental Protection Agency ) et j’ai l’intention, à la tête de cette agence, de renforcer à la fois une protection de l’environnement responsable et la liberté pour les entreprises américaines ». Un premier coup de semonce pour les défenseurs du climat, d’autant que Scott Pruitt n’a jamais caché son amitié avec Harold Hamm. Ce dernier, patron de Continental Resources, une importante compagnie pétrolière, a d’ailleurs été un donateur généreux de la campagne électorale de Scott Pruitt, destiné à le faire réélire procureur général.

Comment ne pas citer également le gouverneur de Floride, Rick Scott, qui met un point d’honneur à ce que son entière administration n’utilise le moindre mot lié aux dérèglements climatiques. Ou encore, le très républicain Lamar Smith, à la tête de la commission du Congrès sur les sciences, l’espace et les technologies, qui ne cache pas ses soutiens aux industries pétrolières et assume haut et fort son climato-scepticisme.

Pour Pierre Barthélémy, journaliste scientifique au Monde et auteur du blog Passeur de sciences, « la confiance en dans la science s’est érodée aux États-Unis. S’il y a quelques décennies, le monde était scientiste, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Paradoxalement, plus on progresse, plus on se fragilise ! » Même constat alarmant tiré par François Gemenne, spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement : « La caractéristique de notre époque réside dans le fait que la rationalité scientifique est de façon permanente remise en cause. La capacité de la science à s’approcher de la vérité s’oppose à l’ère de la post-vérité. L’opinion de monsieur et madame Tout-le-monde a autant de poids que la parole des scientifiques les plus réputés. Nous évoluons dans une époque où les opinions et les croyances prévalent sur le reste. Aux États-Unis, la Science chrétienne, fondée par la théologienne américaine Mary Baker Eddy, ne fait aucun distinguo entre croyance et science. L’une expliquant l’autre et vice-versa… »

Voilà donc l’argument fort des climato-sceptiques américains. La religion. Un discours qui n’a pas perdu de son influence, bien au contraire. De tout temps, une frange extrémiste américaine a pratiqué un fort travail de lobby auprès des élus républicains. « Il existe outre-Atlantique un très fort courant protestant évangélique qui a une vision eschatologique de l’existence. En somme, ces croyants attendent la fin du monde. Ils se basent sur le Livre de la Révélation, dernier livre de la bible, pour asseoir leurs croyances », explique Françoise Coste. Et l’historienne d’ajouter : « Le dérèglement du climat, les catastrophes naturelles sont pour eux autant de signes annonciateurs de la fin du monde. On ne peut essayer de la retarder et ainsi risquer d’empêcher le retour de Jésus Christ sur terre ! […] Ces gens-là ont leur entrée au sein du parti Républicain ». Aujourd’hui, un tiers des Américains se définissent comme évangélistes. Ce sont autant de personnes qui votent donc Républicains et constituent ainsi la base du parti conservateur. « Pour la Christian Coalition of America, un influent lobby politique chrétien, la terre est un don de Dieu à l’Homme qu’il faut exploiter et non pas protéger , note Françoise Coste. Dieu sait ce qu’il fait. L’Homme a donc le devoir divin d’exploiter la planète à loisir. » Cette frange religieuse, proche du créationnisme, rejette également les lois en faveur de l’avortement, du mariage homosexuel et bien évidemment la théorie de l’évolution, et sa lecture biblique du monde influence toute une base électorale conservatrice.

« Cette longue tradition outre-Atlantique de théories conspirationnistes et climato-sceptiques va s’éroder, car aujourd’hui près de 70% des Américains ressentent des inquiétudes face au changement climatique. »

En Europe, la donne semble quelque peu différente. Le climato-scepticisme, proche des extrêmes-droites, apparaît comme minoritaire. Pourtant, aux dernières élections législatives allemandes de septembre 2017, le parti nationaliste et climato-sceptique de l’AfD a fait son entrée au Bundestag. Il a aussitôt appelé Angela Merkel à se retirer de l’Accord de Paris. Et certaines personnalités comme Christopher Monckton, ancien journaliste, ultra-conservateur et leader du parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, ne cachent pas non plus leur climato-scepticisme.

Un bruit de fond climato-sceptique se maintient plus généralement dans le monde, mais il a évolué au fil du temps. « Dans les années 1980, le réchauffement climatique n’existait pas dans l’opinion publique, explique Pierre Barthélémy. Puis il y a eu un glissement. Oui, cela existe mais c’est un phénomène naturel. Enfin, ce réchauffement est devenu en partie anthropique. Pour autant, ce n’est pas une raison pour lutter contre. Il faut plutôt s’adapter. La science trouvera toujours une solution à ce problème, par exemple, via la géo-ingénierie. Peut-on encore parler de climato-scepticisme ? ». Toujours est-il qu’Emmanuel Macron, faisant suite à la décision de Donald Trump de se retirer de l’Accord de Paris, a lancé un appel aux scientifiques étrangers de bonne volonté à rejoindre la France dans la lutte contre le réchauffement climatique. Coup de com’ ou vraie conviction ? Quelle que soit la réponse, le président français peut afficher à son tableau de chasse dix huit lauréats ( essentiellement des projets américains ) sélectionnés tout récemment par le CNRS. Paris essaie de reprendre la main sur ce dossier. Ce n’est pas un hasard si le gouverneur de Californie, Jerry Brown, en pointe sur ces sujets écologiques, a reçu le titre de Docteur honoris causa de l’École Normale Supérieure en décembre dernier. Et ce n’est pas un hasard non plus si deux ans après la signature de l’Accord de paris, Emmanuel Macron a souhaité organiser, le 12 décembre 2017, un sommet baptisé « One Planet Summit » et auréolé de la présence de personnalités américaines les plus en vue dans ce domaine parmi lesquelles Bill Gates, Arnold Schwarzenegger ou encore Sean Penn.

La Chine, premier pays pollueur au monde, semble quant à elle avoir pris un tournant radicalement différent de celui des États-Unis. Soucieux de prendre la place vacante laissée par les USA sur la scène internationale, le président chinois Xi Jinping sait, en revanche, qu’il n’est pas à l’abri d’un soulèvement populaire. Devant l’état de pollution avancée de ses nappes phréatiques et de sa terre, la Chine injecte des milliards dans les énergies vertes. À terme, elle deviendra d’ailleurs le premier producteur de véhicules électriques.

Cependant, en dépit du virage pris par la Chine et des efforts – feints ou sincères – du président français, la lutte contre le réchauffement climatique ne pourra se faire sans la participation du deuxième pays émetteur de gaz carbonique. Pour Chip Berlet, « cette longue tradition outre-Atlantique de théories conspirationnistes et climato-sceptiques va s’éroder, car aujourd’hui près de 70% des Américains ressentent des inquiétudes face au changement climatique ». Un sondage publié par l’université d’Harvard en mars dernier montrait qu’une large majorité d’Américains ( 62% ), était favorable au maintien des USA dans l’Accord de Paris. Sans surprise, les Démocrates affichaient, pour 87% d’entre eux, le souhait que leur pays ne sorte pas de ces accords alors que les Républicains étaient 56% à vouloir que les États-Unis claquent la porte du processus. Le renfermement sur soi-même et l’absence de solidarité internationale ne peuvent plus aujourd’hui avoir voix au chapitre. En effet, des centaines de milliers de réfugiés climatiques sont en passe de voir leur jour et avec eux, la cohorte de pauvreté et de dénuement que cela implique.

Cet article est extrait de Antidote : Earth été 2018 photographié par Patrick Weldé.

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