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Comment l’arrivée d’Internet a libéré le monde

Texte : Thierry Jadot pour Magazine Antidote : The Freedom Issue
Photo : Daniel Sannwald pour Magazine Antidote : The Digital Issue

En l’espace de quelque 30 ans, Internet a changé les règles du jeu international pour mieux redistribuer les cartes des influences en faveur d’une souveraineté renouvelée. Les sociétés digitalisées se sont émancipées des dogmes du passé afin d’embrasser de nouvelles opportunités. Un immense champ des possibles au service de la liberté.

Ce XXIe siècle numérique qui débute apporterait-il une modernité insoupçonnée à la liberté et des possibilités inégalées de son exercice par les peuples et les individus ? Rêvée, gagnée, bafouée, entravée, rétablie… elle constitue sans doute l’objectif de conquête le plus précieux depuis l’apparition de communautés humaines. De quelle liberté parle-t-on d’ailleurs ? De celle d’entreprendre ? De croire ? De penser ? De savoir ? De se mouvoir ? De s’exprimer ? D’aimer ? De s’émanciper ? Lors des révolutions arabes, la conquête de plus de liberté est devenue une réalité, souvent éphémère, en partie grâce à l’appropriation des mécanismes de fonctionnement des réseaux sociaux comme caisse de résonnance des frustrations et des attentes des citoyens, illustrant la maxime d’André Malraux selon laquelle « la liberté existe pour et par ceux qui l’ont conquise ». En cela, internet est devenu pour de nombreuses populations synonyme de liberté, celle de s’exprimer, celle d’échanger, celle d’informer et de s’informer, et plus prosaïquement celle d’organiser des rassemblements.

« Les plateformes dédiées à l’expression et à l’échange anéantissent les frontières en favorisant l’émergence d’un communautarisme qui transcende les territoires »

L’émancipation ainsi conquise a permis à nombre de citoyens de s’insérer dans le vaste monde et de contribuer à sa construction en étant, le temps d’un trop court printemps, l’épicentre. L’accès facilité à l’infini des possibles et à la transparence de l’environnement offre une autonomie nouvelle à ceux qui savent saisir leur chance pour se libérer de la tutelle de leurs élites. Régimes autocratiques comme démocraties sont soumis à ce mouvement d’autonomisation de leurs citoyens qui contestent la légitimité de toutes les autorités, représentants, corps intermédiaires mais aussi les hordes de sachants, enseignants, journalistes, élus, institutions. Le Brexit et la montée des populismes en Occident incarnent l’inquiétante dérive de cette volonté d’en découdre avec les certitudes des élites, accusées d’avoir confisqué aux citoyens leur destinée. Elles trouvent un terreau favorable dans l’anxiété grandissante que suscite la globalisation, synonyme d’anonymat, de fuite en avant technologique.

Il est vrai que nos sociétés sont de plus en plus connectées et interagissent en temps réel en faisant fi de la géographie. Les plateformes dédiées à l’expression et à l’échange anéantissent les frontières en favorisant l’émergence d’un communautarisme qui transcende les territoires, les langues, les valeurs et l’héritage des nations. Les « pro-remain » globalisés de Londres ont plus de proximité et d’affinité par leur connexion au monde, leurs centres d’intérêt, leur culture mondialisée avec les Berlinois et les Parisiens qu’avec leurs compatriotes du Nord de l’Angleterre. La liberté augmentée par le numérique nous rend finalement moins vulnérables aux soubresauts politiques et économiques. La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ne mettra pas un frein aux échanges entre populations, entre communautés d’intérêts, de culture, de goûts. En revanche, chahutés dans leurs certitudes, les dirigeants, qui en sont souvent réduits à se positionner en réaction plutôt qu’à l’offensive, vont devoir réinventer leur rapport à la société en acceptant de partager davantage leur souveraineté sur leurs domaines de compétence. Ils vont également devoir redéfinir un rapport au temps qui réconcilie le temps long de la vision et le temps court de l’action, puisque le numérique et l’accélération des transformations qu’il provoque les a malheureusement libérés de la perspective long terme au profit du temps réel et de l’instantanéité.

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Photo : Daniel Sannwald pour Magazine Antidote : The Digital Issue

En permettant à de nouvelles autonomies de s’exprimer, les mutations en cours entraînent une remise en cause des modèles traditionnels et viennent chahuter les rentes acquises de longue date. Uber, Airbnb, Blablacar, pour ne citer que les plus connues, ne sont rien d’autres que des parts de souveraineté et d’autonomie récupérées par les consommateurs au profit le plus souvent de leur pouvoir d’achat et d’une nouvelle philosophie du partage, notamment pour les plus jeunes.

Une approche en effet moins consumériste émerge au sein des générations les moins âgées, où les bénéfices de l’usage sont préférés à ceux de la possession. Le numérique est en train de libérer des communautés entières de la jouissance de la possession des biens. Cette révolution transforme bien entendu le rapport aux marques et aux produits. Les secteurs de la mobilité sont aujourd’hui les plus affectés par ce changement après ceux des biens culturels (musique, cinéma, production audiovisuelle, photographie).

La génération des millenials incarne le mieux par ses comportements ces libérations aux multiples facettes. La gestion de leur vie professionnelle se trouvera également libérée des obligations de carrières de leurs parents. Une part grandissante d’entre eux souhaite précisément s’exonérer du modèle parental en reprenant la main sur leur vie tant personnelle que professionnelle, en les libérant des modèles hérités du passé. L’engouement des jeunes diplômés pour l’expérience entrepreunariale et l’émergence de startuppers partout en France illustrent les opportunités qu’offre le numérique de concevoir, de créer, d’inventer, de mettre sur le marché des produits et des services nouveaux, sans les contraintes de mobilisation de capitaux et d’accès aux technologies de leurs aînés. Le passage à l’échelle est largement facilité par les innovations et les chances de succès démultipliées. Aucun secteur n’ est plus à l’abri d’une disruption et cette nouvelle réalité libère potentiellement l’ensemble des secteurs d’activité de positions, de monopole et de rentes.

« L’émergence de startuppers partout en France illustrent les opportunités qu’offre le numérique de concevoir, de créer, d’inventer. »

Ce libre-échange et ce libéralisme, tel que Tocqueville l’entendait, sont directement liés à l’explosion numérique qui ouvre donc à chacun, au-delà de toute origine sociale, un champ des possibles.

Néanmoins, pour que cette liberté soit utilisée à bon escient, elle ne peut pas se dissocier de l’éducation. Apprendre à comprendre pour être toujours plus libre. Apprendre à apprendre pour se libérer des dogmes et des codes. Car la liberté devenue réalité augmentée par ce bel outil qu’est internet, ne prend valeur et sens que dans la capacité de chaque individu à s’en servir. L’école joue un rôle majeur dans l’apprentissage de l’autonomie qu’offre le numérique.

Les économies deviennent digitales, les populations connectées, l’interaction devient la règle de toute relation commerciale et humaine. Les citoyens et les consommateurs vont pouvoir gagner partout en souveraineté pour mieux imaginer et écrire leur vie. L’autonomie s’apprend.

On peut donc se demander quelles pourraient être les limites à cette liberté qui paraît s’étendre à l’infini. Quelle entrave viendrait se mettre au travers de mon chemin de citoyen autonome ? Il serait bien sûr illusoire de penser que l’anonymat que permet la Toile fait de la sphère numérique une jungle ! La seule et véritable objection à cette liberté numérique est donc la loi. Telle une évidence qu’il n’est cependant pas inutile de rappeler, la liberté s’arrête là où la loi vient mettre une limite : propos diffamatoires, injures, insultes racistes, homophobes, etc. Cette limite n’ est en rien spécifique au web, elle existe depuis la liberté de la presse comme le rappelle l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 :  « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme, tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».

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Photo : Daniel Sannwald pour Magazine Antidote : The Digital Issue

Internet et les réseaux sociaux n’échappent donc pas à cette vérité mais plus que tout autre support, ils sont de part leur dématérialisation, plus enclin à véhiculer des propos et des pensées condamnables.  Penser la toile comme une zone d’impunité est donc bien entendu illusoire. On peut néanmoins observer des disparités  selon la législation en vigueur dans chacun des pays. Aux états-Unis par exemple, la justice condamnera les actes de violence mais n’agira pas sur des propos abusifs au nom de la liberté d’expression.

Vient donc pour finir la vraie question : la liberté que procure internet me rend-elle plus heureux ?  à cette interrogation, je n’ai pas envie de répondre de façon nuancée : oui, internet me rend plus heureux ! D’abord parce que je suis libre aujourd’hui dans ma capacité à toucher des communautés différentes et à interagir d’un bout à l’autre de la planète. Ensuite je peux innover, impulser et entreprendre. Enfin, la vraie puissance d’internet et sa quintessence, c’est d’être un fabuleux outil au service de la liberté. Il est un amplificateur. Il est un moyen et non sa finalité ! C’est d’ailleurs pour cette raison que Fleur Pellerin, alors ministre de la Culture, expliquait le 24 mai 2013 qu’ « aujourd’hui ce n’est pas possible de couper l’accès à internet. C’est quelque chose comme couper l’eau ».

S’emparer du numérique et de tous ses outils offre à l’Homme du XXIe siècle non pas LA liberté, mais des libertés renouvelées. Mais aujourd’hui liberté rime avec souveraineté !

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