Clumba

À Moscou, des soirées queer débridées au nez de Poutine

Photos : Andrey Noskov
Texte : Maxime Retailleau

La capitale russe accueille deux soirées LGBT où les oiseaux de nuit les plus excentriques de la ville se rassemblent, malgré le climat homophobe qui règne en Russie.

Central Station, la plus grande boîte gay de Moscou, est régulièrement prise pour cible par des individus d’extrême droite. En 2013, deux hommes tirent sur la façade avec des armes à feu. D’autres l’attaquent au gaz toxique. Puis un soir, un groupe d’une centaine de personnes démonte le toit, avant de fracasser une partie des équipements. Le club ferme alors ses portes pendant plusieurs mois, avant de réouvrir dans un nouveau lieu.

La ville baigne dans un climat d’homophobie, encouragé par les lois contre la « propagande homosexuelle » promulguées par Vladimir Poutine il y a quatre ans. Une situation qui a affecté le designer de 22 ans German Lavrovskiy alors qu’il était encore très jeune. « Quand tu es en troisième et que tu es homosexuel à Moscou, tout le monde te déteste, raconte-t-il. Je n’avais aucun ami. Puis j’ai découvert les soirées Clumba en discutant avec des gens sur VK (le Facebook russe, ndlr), et je me suis senti bien mieux dans ma peau. C’est le premier endroit où j’ai porté des talons aiguilles. »

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Elles sont organisées dans différents petits clubs de Moscou (qui n’ont pas les mêmes problèmes que Central Station), et attirent des créatures de la nuit qui paradent, s’embrassent et se déhanchent sur de la pop russe old-school. German, qui devient mannequin pour Gosha Rubchinskiy alors qu’il est adolescent, parvient à y entrer malgré son statut de mineur, et fait figure d’exception. Il s’y travestit régulièrement, puis découvre aussi la Loshadka : une « freak party » plus excentrique encore, qui promeut la liberté sexuelle, et attire quelques icônes homosexuelles comme le performer Pavel Petel. « Clumba et Loshadka rassemblent des communautés au sein desquelles on peut s’exprimer, explique German. Dans les autres soirées gays, aucun homme ne porte de maquillage. Tout le monde a l’air ordinaire, mis à part les drag queens sur scène – quand il y en a. »

Crystal Tatian, qui se définit comme un « transgenre non-binaire », a été ébloui par la première Loshadka à laquelle il a assisté, au Squat 3/4, une boîte proche de la Place Rouge. « C’était l’un des événements les plus marquants de ma vie, s’exclame-t-il. Loshadka unit les gens les plus divers et les libère. C’est la première fois que je voyais un “freak show” : les performers dansaient à côté du DJ, et il y en avait un déguisé en diable avec une tenue léopard. C’était incroyable. »

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Lancées à Saint-Pétersbourg il y a huit ans, les Loshadka ont mis le cap vers la capitale russe avant de s’exporter dans d’autres villes du pays, en Ukraine, et même en Biélorussie… pour finalement revenir à Moscou en 2016. Une à deux fois par an, elles rassemblent LGBT et hétéros le temps d’une nuit, unis par leur attrait pour les costumes extravagants. « J’aime être au centre de l’attention, qu’on me fixe du regard », lâche Katya (son prénom a été changé), une transexuelle avec un penchant pour les combinaisons en latex inspirées par Catwoman. Elle s’est rendue deux fois à ces soirées, et compte bien y retourner, séduite par l’absence de tabous qui les caractérise. « Il y a quelques personnes qui couchent ensemble sur place, précise-t-elle. Parfois j’ai croisé quelqu’un en train de faire une fellation sur le dancefloor. Je n’y prends pas part mais je trouve ça fun, j’apprécie l’atmosphère. »

Une vingtaine d’années après la décriminalisation de l’homosexualité en Russie, les Loshadka évoquent l’ambiance des clubs les plus débridées de Berlin. Mais elles ne reflètent pas la situation générale du pays. Tout comme les Clumba, elles constituent des utopies éphémères, libres et tolérantes, qui servent de refuge à la communauté LGBT moscovite, alors que la Tchétchénie persécute sa population gay dans l’indifférence du gouvernement…

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