Yung Hurn Antidote Patrick Welde

L’interview de Yung Hurn, rappeur autrichien et favori de Demna Gvasalia

Photos : Yung Hurn par Patrick Weldé, pour Magazine Antidote : EARTH été 2018. Stylisme : Yann Weber.
Texte : Maxime Delcourt.

Il avait été invité par Vetements à performer lors de la présentation printemps-été 2018 du label. Yung Hurn est la star du rap en Autriche, son pays natal qu’il a quitté pour l’Allemagne. Il raconte dans cet entretien les raisons de son exode berlinois, évoque ses insomnies et explique pourquoi il ne se revendique pas du cloud-rap qu’il semble pourtant incarner.

Ses textes sont rappés en langue germanique, un de ses morceaux s’appelle « Opernsänger », sorte d’hommage à peine masqué aux grands compositeurs autrichiens, et il revendique fièrement son passage à la Zurich University of the Arts : aucun doute, Yung Hurn est assurément de ces artistes fiers de leurs origines et attachés à l’idée de faire corps avec elles. De passage à Paris, le MC en profite donc pour parler de rap autrichien, de drogue et de sa relation à la mode.

ANTIDOTE. Qu’est-ce que tu peux nous dire sur toi ? Que faisais-tu avant de faire de la musique ?
YUNG HURN. (Longue hésitation) Oh, pas grand-chose. Disons que je ne faisais rien de constructif. Ou plutôt, rien de ce qu’un enfant devrait faire pour rendre fier ses parents : je graffais de temps à autres, mais je passais surtout beaucoup de temps à chiller, à ne pas travailler, à ne pas respecter mes patrons ou à faire n’importe quoi avec mes potes. J’étais inscrit à la Zurich University of the Arts, mais j’avais beaucoup de mal à me concentrer, à me canaliser.

Comment t’es tu lancé dans le rap ?
Très simplement : à force de traîner dans la rue, j’ai voulu voir ce que j’avais à dire derrière un micro, j’ai commencé à freestyler et ça m’a plu. Pour une fois, j’avais l’impression de faire quelque chose de constructif. Alors j’ai commencé à rapper de plus en plus souvent des sons old school, j’ai posté mes délires sur Soundcloud et ça a plu.

Et la rencontre avec les membres de Live From Earth, ton collectif, comment s’est-elle faite ?
On s’est rencontrés lors d’un séjour à Salzbourg, une petite ville en Autriche, surtout connue pour avoir été le lieu de naissance de Mozart. Quand on s’est vus pour la première fois, ils étaient en train de tourner une vidéo pour un ami, certains étaient dans le graff également, d’autres aimaient ma musique, la connexion était donc évidente. C’était il y a quatre ans, je crois. Depuis, on traîne et bosse pas mal ensemble.

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À gauche : Top et pantalon, Craig Green.
À droite : Pantalon, Givenchy.

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Top et pantalon, Craig Green.

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Pantalon, Givenchy.

Il paraît que tu aimes particulièrement des artistes comme Three 6 Mafia et Outkast. Pourquoi ces groupes particulièrement ? D’autant qu’ils ont des démarches très différentes.
Il y a deux raisons à cela. La première, c’est mon entourage. Adolescent, des potes de mon quartier écoutaient tout le temps ces artistes et, même si je ne les connaissais pas du tout, j’avais l’impression de me retrouver dans les morceaux que ces groupes produisaient. La seconde, c’est que personne n’écoutait ça dans mon lycée. Du coup, je passais pour le mec chelou qui écoutait des sons violents, bruts, que personne ne connaissait. J’étais parfois moqué pour ça, mais je m’en foutais. J’avais l’impression que ça me rendait cool !

Ce qui est marrant, c’est que ta musique ne peut être rapprochée d’aucun de ces deux groupes…
C’est vrai que je propose quelque chose de totalement différent et que ces influences ne se ressentent pas encore dans ma musique. Mais peut-être aussi parce que je ne me sens pas encore prêt ou pas encore capable de faire un morceau à la Outkast. Ça viendra peut-être dans quelques années.

Dans une de tes précédentes interviews, tu disais aussi être un grand fan d’indie-rock et de musiques psychédéliques. Qu’est-ce qui te plaît tant dans ces genres musicaux ?
En fait, je suis surtout fan de Tame Impala, et notamment grâce à Kevin Parker, le leader du groupe, que je trouve tout simplement génial. Il me surprend à chaque fois et j’aime sa façon de s’accaparer les sons de l’époque pour mieux les intégrer dans sa musique. Sinon, je dois avouer m’être mis à l’indie-rock à cause de mon ancienne petite-amie qui était ultra fan de ce genre musical et qui m’a en quelque sorte initié à ça. Aujourd’hui, je continue donc de me tenir au courant, notamment grâce à Spotify, qui a carrément changé ma vie (rires). Grâce à cette plateforme, j’ai compris que j’aimais bien des groupes ultra connus comme AC/DC, je m’éclate à écouter ce genre de rock. Tous les rappeurs ne feront pas cette confession, donc profites-en (rires) !

À mon lycée, les mecs qui écoutaient de l’indie-rock portaient des jeans slims et avaient une coupe de cheveux similaire à celles des chanteurs de leur groupe préféré. Tu étais comme ça ?
Non, je ne crois pas. Bon, j’ai eu les cheveux longs pendant dix ans, mais j’ai fini par les couper. Surtout, j’ai toujours eu ce que j’estime être un style normal. J’aime bien m’habiller correctement, coller un peu aux tendances, mais je me fiche de savoir si ce que je porte est du North Face ou autre. Ces derniers temps, comme tu peux le voir, je suis surtout dans un délire très dark, je ne porte que du noir. Ça doit être l’hiver !

Pourtant, j’ai lu que tu aimais particulièrement une marque comme Wendy Jim ?
Oui, mais ça c’est parce que c’est une marque de Vienne et que je tiens à représenter un peu ma ville.

Il y a aussi eu tous ces concerts pour différentes marques, notamment Demna.
À la base, ce n’est pas du tout calculé. Un peu comme lorsque je joue à la Berlin Fashion Week. C’est surtout que l’on m’invite, que l’on me propose de jouer pour tel ou tel événement et que cela me fait plaisir. C’est un grand honneur d’être sollicité par de telles marques.

Musicalement, que peux-tu dire au sujet de ton processus d’écriture ? Écris-tu rapidement ou as-tu besoin de te poser, de regarder le monde autour de toi avant de savoir quoi dire ?
Honnêtement, ça dépend des moments. Parfois, je vais au studio, je m’assoie derrière une table et j’écris un texte en quarante ou cinquante minutes. D’autres fois, j’écris quelques idées une journée, j’en ajoute de nouvelles le lendemain, puis le surlendemain et hop, je finis mon morceau le quatrième jour. Tout dépend de l’inspiration, finalement. Mais ça m’arrive aussi d’avoir de grosses pannes d’inspiration. L’année dernière, après l’enregistrement de mon nouvel album, je n’ai pas réussi à écrire le moindre de texte pendant quatre ou cinq mois. Ça en devenait même ridicule de voir à quel point je ne n’arrivais plus à écrire : j’ai tenté de voyager, je me suis posé en studio, j’ai essayé de lire quelques bouquins, mais rien ne sortait. Je pense juste que j’étais épuisé par l’enregistrement de l’album et que j’essayais de me forcer à écrire. Ce qui n’est jamais bon. Parfois, il faut savoir laisser le cerveau tranquille, lui permettre de se ressourcer et de se régénérer.

Ce qui est intéressant te concernant, c’est de voir à quel point ton rap est parfois référencé. Par exemple, il y a Nein, un titre que tu dis inspiré par les travaux de John Cage…
Lorsque j’ai écrit ce morceau, je venais de lire quelques articles autour de son travail et ça m’avait impressionné. Il avait accompli tant de choses, tout en se moquant de la scène artistique qui le congratulait… Je ne suis pas un spécialiste de son œuvre, je ne l’écoute pas tous les jours, mais je trouve sa démarche inspirante. Et puis ça fait partie de ces morceaux que je fais pour m’amuser, parce que ça me trotte dans la tête au réveil.

On te classe généralement dans le cloud-rap. C’est quoi, selon toi, un bon morceau de cloud-rap ?
Je ne pourrais pas répondre à cette question, dans le sens où je ne sais pas à quoi ce terme renvoie exactement. Peut-être que je fais partie de cette scène, inconsciemment du moins, mais ça me paraît être une catégorie trop floue. Moi, je fais simplement de la musique, ou du rap moderne si tu préfères. Je ne pense pas m’inscrire dans des sous-genres un peu obscurs.

La pochette de ton précédent album, Love Hotel, me rappelle celle de l’album Flip de Lomepal, un rappeur français, dans le sens où les deux sont roses et sexuelles. Tu t’intéresses un peu au hip-hop hexagonal ?
Disons que j’aime le groove de la langue française, la façon qu’ont les rappeurs de l’utiliser et de travailler leur voix, mais je suis loin d’être un spécialiste… J’aime beaucoup Hamza, par exemple, qui est déjà venu dans mon studio et avec qui j’ai traîné un peu. Mais je crois qu’il vient de Belgique… Tout ce que je sais, c’est que les rappeurs allemands aiment beaucoup Booba.

Ce nouvel album, 1220, va être différent de ce que tu pouvais proposer sur Love Hotel ?
C’est le but, oui. Love Hotel était plus un album à la cool, un disque que j’avais enregistré en pensant justement à tous ces sons psychédéliques et en tentant de raconter quelques petites choses intimes. Là, j’ai voulu garder cette modernité dans le son, mais en essayant de retravailler ce que j’avais pu faire sur mes premiers albums, qui étaient sans doute plus bruts, moins réfléchis. Je pense avoir réussi à trouver le bon équilibre entre ces deux aspects.

Il y a un fil rouge particulier ?
Pas vraiment, non. Là aussi, j’ai essayé de trouver l’équilibre parfait entre les textes de Love Hotel, plus réfléchis et plus narratifs, et ceux de mes premiers albums, où je disais un peu n’importe quoi et pensais juste à délirer. Le seul aspect un peu conceptuel, c’est le titre, 1220, qui est une référence à mon quartier à Vienne et au code postal qui y correspond.

« J’ai horreur des artistes allemands qui chantent en anglais, je trouve que ça manque d’authenticité. Moi, je suis Autrichien, je fais du rap dans ma langue maternelle, ça fait partie de mes singularités et je suis persuadé que c’est ce qui peut aussi attirer les gens. »

Tu penses que ton approche de l’écriture et de la composition a changé avec les années ?
Un petit peu. Quand j’ai commencé, tout se passait dans ma chambre d’enfance ou dans celles de mes potes avec des micros un peu pourris. Aujourd’hui, on travaille uniquement en studio, donc c’est beaucoup plus professionnel. Pareil pour le contenu des morceaux : à la base, on faisait uniquement ça dans le but de s’éclater, quitte à dire n’importe quoi. Aujourd’hui, on sait que les textes sont interprétés et qu’il faut être plus malin pour se démarquer.

Justement, tes morceaux parlent presque systématiquement de sexe, d’alcool, de drogue et d’argent. C’est un bon résumé de ta vie ?
C’est surtout que je ne me vois pas chanter : « S’il vous plaît, monsieur le Président, arrêtez la guerre, ce n’est pas bien ». Non, je ne crois pas à ce genre de morceaux. Du coup, je raconte ce que je côtoie et expérimente au quotidien. Et je ne pense pas être le seul dans ce cas : le sexe, les fêtes, l’argent, c’est quand même ce qui réunit la plupart des humains, non ? En tout cas, bien plus qu’un texte qui raconterait de façon un peu mégalo comment je me perds dans mes pensées en me regardant le miroir (rires).

Tu n’as pas peur d’être accusé de prêcher un certain mode de vie ?
Non, pourquoi ? Parce que je parle de ces sujets-là ? Ce serait complétement fou. C’est la vie, après tout.

D’autant que tu utilises pas mal de personnages dans tes morceaux.
Oui, ça correspond juste à des délires. Je suis là pour m’amuser, finalement. Et c’est aussi pour ça que je change de pseudo parfois. Quand je sors un morceau en tant que K. Ronaldo, c’est parce qu’être dans la peau de Yung Hurn me lasse et que j’ai besoin de tester autre chose de temps à autre.

Est-ce que le reste de la scène rap en Autriche s’inscrit dans la même démarche que toi ?
Le truc, c’est que la scène rap est extrêmement petite en Autriche et que, pendant longtemps, elle était très orientée sur le boom-bap, peu ouverte à ce qui pouvait se produire ailleurs. Aujourd’hui, les mentalités ont évolué et une nouvelle génération a émergé avec l’envie de mélanger les genres, d’essayer de créer une identité propre. Le problème, c’est qu’il est vraiment difficile pour un rappeur de vivre de son art en Autriche. C’est pour ça que je suis parti vivre à Berlin, parce que c’est la ville parfaite pour accomplir ce genre de fantasme tout en bénéficiant d’une effervescence créative assez exceptionnelle.  L’Autriche, elle, est trop petite. Pour te dire, on vient de prendre l’avion et on a croisé l’un des plus gros managers de hip-hop en Allemagne et en Autriche, un peu comme si le pays était tellement petit que tu étais obligé de croiser tout le monde en permanence.

Les horizons sont assez restreints, si je comprends bien ?
Tu ne crois pas si bien dire ! Pour que tu en aies conscience, je vais te dire un truc : en Autriche, il faut vendre 7 000 albums pour être disque d’Or, ce qui est à la fois très dur à réaliser et en même temps ridicule. Qu’est-ce que 7 000 albums, finalement ? Ce n’est pas ça qui va te permettre de vivre. C’est pour cela que j’ai migré à Berlin, où je peux continuer de parler dans ma langue natale et où je peux totalement m’exprimer artistiquement. Et je ne suis pas le seul : on est toute une petite tripotée d’artistes à avoir pris conscience ces dernières années que l’on pouvait vivre de notre art. Malheureusement, il faut déménager pour ça.

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À gauche : Costume et chemise, Dior Homme.
À droite : Blouson et pantalon, Balenciaga.

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Costume et chemise, Dior Homme.

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Blouson et pantalon, Balenciaga.

La vie à Vienne te manque ?
Oui, c’est dommage parce que j’adorerais continuer à vivre là-bas, mais ce n’est plus possible pour moi. Je n’y retourne que pour les vacances et voir ma famille, à vrai dire.

Et aujourd’hui, à quoi ressemble ton quotidien à Berlin ?
J’ai de gros problèmes de sommeil, j’arrive rarement à m’endormir avant 6h du matin. Je ne sais pas comment ça se fait, je n’arrive pas à me l’expliquer, mais je dors très peu à cause de ça. Généralement, je me réveille vers 10h du matin, donc ça fait très peu d’heures de sommeil. C’est parfois épuisant, mais ça me laisse au moins le temps de faire pas mal de choses : je peins, je vais en studio, j’écris. Ça me permet d’être créatif et productif en même temps.

Rapper en anglais, tu n’y as jamais pensé ? Ce pourrait être un moyen de traverser les frontières plus facilement ?
Honnêtement, ça n’a jamais été une priorité pour moi. Et tu sais pourquoi ? Parce que j’ai horreur des artistes allemands qui chantent en anglais, je trouve que ça manque d’authenticité. Moi, je suis autrichien, je fais du rap dans ma langue maternelle, ça fait partie de mes singularités et je suis persuadé que c’est ce qui peut aussi attirer les gens dans ma musique. Se calquer sur le modèle américain serait une erreur.

Pour finir, que dirais-tu pour convaincre quelqu’un qui ne te connaît pas d’aller t’écouter ?
Honnêtement, je ne cherche à convaincre personne. Je veux que les gens se sentent libres de m’écouter ou non, de m’apprécier ou non. Je veux la paix, je suis un humaniste.

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