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Le rock est-il fini ?

Texte : Edouard Risselet
Photo : Saint Laurent printemps-été 2015

À l’heure de la disparition de ses icônes, de l’hégémonie du sportswear et des paquets de Marlboro marron, le rock semble arriver à obsolescence.

Le nouvel album des Rolling Stones, sorti début décembre, ne battra certainement pas les records de vente de Views de Drake, son attente n’aura pas été aussi douloureuse que celle du second opus de Frank Ocean et leur retour de hype ne sera pas aussi monumental que celui dont a bénéficié Justin Bieber qui termine l’année 2016 avec un clip visionné plus de deux milliards de fois sur Youtube.

Blue & Lonesome, de son nom, est le 23e album studio du légendaire groupe anglais. Onze ans se sont écoulés entre A Bigger Bang et cette nouvelle production. Et pourtant, aucun morceau inédit à l’horizon mais une douzaine de reprises de blues. Par manque d’inspiration ? Mick Jagger déclarait en 2013 au quotidien USA Today : « Ce serait génial de faire un nouvel album, mais les gens n’aiment pas que vous jouiez un nouvel album sur scène. Ils vous regardent d’un air maussade. […] Ça n’est pas une bonne excuse, mais c’est la vérité, et il faut arrêter de s’en cacher. »

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Entre la disparition de David Bowie, Prince, Leonard Cohen ou encore Glenn Frey, le rock a perdu en 2016 plusieurs de ses figures emblématiques.

Pour garantir ses profits, l’industrie se voit dans l’obligation de satisfaire les nostalgiques d’un temps déjà lointain où les disques de rock se vendaient par millions et où les radios diffusaient en boucle les derniers morceaux des groupes du moment. Le constat n’est pas fataliste mais le suivant : les superstars du rock ont vieilli et leurs fans avec. « L’audience de base du rock est née entre les années 50 et les années 60 […] Les têtes d’affiches sont nées dans les années 40 », rappelle le journaliste Bill Flanagan dans un article du New York Times. Cette année a vu, entre autres, disparaître David Bowie, Glenn Frey (le fondateur des Eagles), Prince et enfin Leonard Cohen. Et signe d’une nouvelle ère pour ces figures emblématiques : Bob Dylan, recevait lui, la semaine dernière, le prix Nobel de Littérature.

Où est alors passée la relève de ces rockeurs mythiques ? Le genre peine à se renouveler ; et si les légendes continuent à faire recette sur scène – car le rock, c’est le spectacle – et fédérer un public fidèle, les jeunes groupes de rock se font de plus en plus rares ou invisibles. Le fondateur des White Stripes Jack White compte parmi les derniers talents actuels et prolifiques de cette scène mais quid des Strokes – qui signaient au début des années 2000 le renouveau du garage rock et dont l’EP sorti en juin est passé inaperçu -, des Killers, des Kooks, des Klaxons, de Kasabian, des Kaiser Chiefs, de Franz Ferdinand ou encore des Babyshambles (le groupe formé par Pete Doherty en 2003 après la dissolution des Libertines) ? Quant aux Kills, l’intensité de la charge délivrée avec la sortie en 2016 du bon Ash & Ice n’aura pas été suffisante pour ranimer leur gloire des débuts. Des charts, et de la majorité des clubs aussi, le rock est absent. Il semble dorénavant réservé aux publicités pour parfums commerciaux, tout comme les plus beaux hymnes de musique classique ont terminé en bande-son de pizzas surgelées.

LA DILUTION DU STYLE ROCK

L’avènement du rap et du hip-hop ont joué en sa défaveur. D’abord parce qu’ils ont progressivement éclipsé ses artistes mais aussi parce qu’ils ont contribué à un nouvel élan du sportswear, lui-même en partie responsable de la ringardisation de l’esthétique rock.

Au lendemain du millénaire, Hedi Slimane rejoint l’écurie Christian Dior et transforme le monsieur de la maison en un rockeur skinny à qui une horde de fans voue rapidement un culte exacerbé. Il révolutionne la silhouette et invente une nouvelle allure identifiable, bientôt récupérée par ses confrères, forcés de s’aligner. Les milieux de gamme Zadig & Voltaire, Sandro, The Kooples ou Iro en font leur marque de fabrique et popularisent le style rock devenu sien avec leur réseau tentaculaire de boutiques et des campagnes de publicité bien pensées.

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De gauche à droite : Dior Homme par Hedi Slimane printemps-été 2007, Saint Laurent par Hedi Slimane automne-hiver 2016

En 2007, Slimane ne renouvelle pas son contrat avec la maison française, s’exile à Los Angeles et s’adonne à la photographie. Cinq ans plus tard, il est nommé chez Saint Laurent où il mélange à nouveau les ingrédients qui avaient fait le succès de Dior Homme. En quatre ans à la tête de la griffe du groupe Kering, il l’a radicalement métamorphosée pour la replacer sur l’échiquier du luxe international à coups de jeans slim, de bottines et de blousons en cuir. « Il a préempté ce territoire-là et on ne peut plus y toucher », dit Vincent Grégoire du bureau de tendances NellyRodi.

Anthony Vaccarello l’a depuis remplacé au poste de directeur artistique et, tout en conservant l’ADN de la maison, opère déjà un virage hip-hop. De Courtney Love entre la vie et la mort du temps d’Hedi Slimane au rappeur Travis Scott enflammé sous la direction de Vaccarello, la transition d’égérie incarne des choix assumés. Chez Brioni, ce sont avec surprise les membres du groupe Metallica qui faisaient cet été l’affiche de la nouvelle campagne du tailleur italien, sous la houlette de Justin O’Shea, ex-directeur de la mode de MyTheresa.com. Il a été remercié six mois après son arrivée.

Eternellement plébiscité par les créateurs qui, saison après saison, s’évertuaient à lui trouver de nouvelles vertus sans vraiment lui donner de dimension inédite, le style rock, caricaturé et réapproprié par les enseignes mass market, semble moins séduire. Dans le cœur de la mode, le bomber a remplacé le perfecto et les volumes se font plus généreux. « On n’a plus envie de voir de gens maigres, mais des gens plus gourmands, on a fait un peu le tour du look slim, pull en cachemire mou, petite bottine. C’est comme le look de hipster avec sa chemise bucheron, c’est un peu has been », ajoute Vincent Grégoire.

LE ROCK PEUT-IL TOUJOURS EXISTER EN 2016 ?

Ce vestiaire de la contestation s’est peu à peu fourvoyé, quitte à aller à l’encontre de ses valeurs et de sa rage originelles. « C’est devenu un vernis rebelle pour bourgeois installés, ceux qui se la jouent un peu transgressifs mais c’est de la surface, lance le directeur de création de l’agence NellyRodi. C’est l’apanage de toute cette génération des Trente Glorieuses, la génération rock. Maintenant ils ont de l’argent, ils ont des appartements et ils ont reproduit entièrement les schémas qu’ils étaient censés combattre et condamner ».

Les revendications presque anarchiques que diffusaient les rockeurs et leurs adeptes peineraient aujourd’hui à trouver du sens. « Le rock est moins subversif, moins politique, moins dérangeant, plus consensuel », analyse la journaliste Éloïse Bouton. Parce qu’il s’est conformé à la société actuelle qui, à l’heure du paquet de cigarettes neutre, laisse moins de place à l’excès et à sa glorification. Tout a déjà été plus ou moins transgressé si bien que ce qui a pu un temps choquer s’est finalement banalisé.

« La manière dont on consomme la musique a changé. L’industrie de la musique demande de rentrer dans des cases, faire des clips, écrire des paroles appropriées »

« La manière dont on consomme la musique a changé. L’industrie de la musique demande de rentrer dans des cases, faire des clips, écrire des paroles appropriées », rappelle également Éloïse Bouton, journaliste société et culture. Le disque, support de prédilection du rock, s’est effondré et les moyens de production ont évolué vers des sonorités numériques, à coût réduit. « Le rock implique plusieurs musiciens, une vraie production, un studio, le processus est plus lent et ça n’est pas forcément compatible », continue-t-elle.

La façon de communiquer, elle, aussi, s’est transformée. Internet est passé par là, les réseaux sociaux se sont révélés être d’extraordinaires vecteurs de promotion, sans que les rockstars n’aient vraiment réussi à les apprivoiser. Pete Doherty, qui, après vingt ans de carrière, tente un retour solo avec Hamburg Demonstrations, compte 28 000 abonnés sur son compte Instagram. Est-ce une raison pour se lamenter et crier que « la musique, c’était mieux avant » ? Personne n’oubliera les classiques du rock et le monde continuera de les écouter mais le propre de chaque génération a toujours été de vouloir s’émanciper de la précédente. C’est chose faite.

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