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Zoocide : et si le vrai porc, c’était l’être humain ?

Texte : Alexandre Chavouet
Photos : Ren Hang pour Magazine Antidote : The Freedom Issue hiver 2016-2017

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À la fois auteur, photographe et docteur en génétique cellulaire, Matthieu Ricard porte depuis près de 40 ans la kasaya, cette robe couleur safran uniforme des moines bouddhistes. Fidèle à sa vision pacifiste, altruiste et compassionnelle de la vie sous toutes ses formes, il milite corps et âme pour la protection de la nature et des animaux. Nous nous sommes assis avec celui qui réside désormais au monastère de Schéchèn au Népal pour discuter de cette liberté essentielle. Entre raisonnement scientifique et spiritualité, son discours est sans appel.

Vivre libre est sans conteste l’aspiration la plus universelle et la plus naturelle qui soit. Et pour cause, comment épanouir tous ses potentiels dans un environnement restrictif ? De tout temps, des femmes et des hommes ont, au nom de la liberté, consacré leur existence entière, voire sacrifié leur vie pour que nous puissions tous, sans distinction, vivre libre et être nous-même. Grâce à ces âmes d’hier et à celles d’aujourd’hui qui se mobilisent pour retirer les dernières chaînes de notre monde, la liberté ne cesse de gagner du terrain et d’éblouir un peu plus chaque jour ses adversaires les plus farouches.
Mais « vivre libre » est-elle une aspiration exclusivement réservée à l’être humain ? Les 1,6 million d’espèces animales avec lesquelles nous partageons la Planète n’aspirent-elles pas elles aussi à vivre la vie qui est la leur ? La question est suffisamment importante pour lever la tête de son fil Instagram un instant et réfléchir.
Car à ce rythme, d’ici 2050, 30 % des espèces animales seront définitivement rayées de la surface de la Terre à cause des libertés que s’octroie l’Homme sur son environnement.
De nos jours, 60 milliards d’animaux terrestres et 1000 milliards d’animaux marins sont sacrifiés chaque année (oui, vous avez bien lu), par l’Homme pour l’Homme au nom de sa liberté de s’habiller, de se nourrir ou encore de se divertir.
Matthieu Ricard est scientifique et bouddhiste. Son combat pour la liberté animale est unique car son approche est tout autant philosophique et spirituelle que pragmatique. Son ouvrage Plaidoyer pour les animaux est un « must » pour découvrir et comprendre comment en privant les animaux de leur liberté, nous nous privons de la nôtre.Si vous pensiez que manger de la viande, c’est bon pour la santé, que nos besoins en protéines justifient le massacre en masse qui se déroule en coulisses ou encore que les animaux sont des êtres insensibles et sans intelligence, vous risquez d’être surpris… et décontenancés.
Et si en fait le vrai porc, c’était l’être humain ?

« On ne peut ségréguer les animaux en se demandant s’ils sont ou non comestibles, monnayables, intelligents ou mignons. »

Antidote : Les sondages réalisés aux quatre coins du monde révèlent qu’une large majorité d’êtres humains éprouve du respect, de la compassion, voire de l’amitié envers les animaux. Pourtant, chaque année, notre système prive de liberté des milliards d’animaux que nous exterminons pour notre consommation (alimentation, vêtements, expériences scientifiques…). Qu’est-ce qui justifie ce paradoxe ?
Matthieu Ricard :
C’est le reflet d’une dissociation cognitive et d’une incohérence éthique. La dissociation cognitive est liée au fait que nous aimons les chiens, mangeons les porcs et nous vétissons des vaches. Ces distinctions et les répercussions qu’elles ont en termes de souffrance ou de bien-être, de vie ou de mort sur les différentes espèces animales n’ont aucun sens et sont inacceptables. On ne peut ségréguer les animaux en se demandant s’ils sont ou non comestibles, monnayables, intelligents ou mignons. Le seul critère valable est souffrent-ils ou non ? La réponse est « oui ». Pourquoi leur imposer la souffrance et les empêcher de vivre leur vie jusqu’à son terme ?
Pourquoi ne pas leur offrir des conditions propices à leur bien-être ? L’incohérence éthique tient au fait que nous avons fait d’immenses progrès de civilisation dans le domaine des droits humains, du statut de la femme et de l’enfant, et qu’aujourd’hui, il est inacceptable et illégal d’assigner une valeur monétaire à la vie humaine. En revanche la valeur intrinsèque de la vie des animaux reste nulle, sauf si elle est de nature marchande ou sentimentale (dans le cas des animaux de compagnies). Notre éthique ne sera donc pas complète tant que nous n’aurons pas comblé ce fossé d’incohérence.

Antidote. Bon nombre de religions sous entendent plus ou moins clairement que les animaux ont été créés pour le seul bénéfice de l’humanité. Des philosophes à l’instar de Descartes considèrent les animaux comme des êtres inférieurs, des « animaux machines » dénoués de sentiment, d’intelligence et insensibles, notamment à la douleur. Que nous dit la science au sujet de la conscience et de la sensibilité psychologique et physique de l’animal ?
Matthieu Ricard : En se sédentarisant, les êtres humains ont pu domestiquer les animaux de façon systématique. Or, seules les cultures ayant domestiqué des animaux défendent la thèse de leur infériorité par rapport à l’Homme. Les peuples de chasseurs-cueilleurs ne considèrent pas les animaux comme des êtres inférieurs, mais comme différents de nous, et capables de pensées et de sentiments analogues aux nôtres.
Chez l’éleveur, qui vit au contact de ses animaux et s’y attache personnellement, l’abattage et le fait de faire souffrir l’animal, engendre inévitablement des sentiments de culpabilité. Il est généralement inconfortable de vivre avec un sentiment persistant de mauvaise conscience. L’homme a donc dû trouver des justifications morales à son exploitation des autres espèces. Certaines religions fondent leur anthropocentrisme sur la volonté divine.
Mais d’autres religions, le bouddhisme et le jaïnisme en particulier, ont toujours prôné un idéal de compassion envers tous les êtres sensibles, dont les animaux font partie évidemment.
Chez les philosophes, le statut des animaux connaît l’une de ses périodes les plus noires avec la théorie des
« animaux-machines » de Descartes. Non seulement les animaux n’existent que pour le bien de l’homme mais, de plus, ils ne ressentent rien.
La science a aujourd’hui démantelé toutes ces absurdités. L’expérience de la douleur, en particulier, s’est formée et affinée pendant des millions d’années, car c’est une aptitude essentielle à la survie. Elle constitue un signal d’alarme qui incite l’animal à éviter au plus vite ce qui met en danger son intégrité physique. On sait maintenant que non seulement les mammifères, mais aussi les poissons, les oiseaux et les crustacés ressentent la douleur et possèdent des terminaisons nerveuses dédiées à la perception de cette douleur. Les souffrances subjectives qui, elles, sont apparues avec les émotions, sont présentes chez un grand nombre d’espèces.
Bien plus, il est maintenant clair qu’un très grand nombre d’espèces sont douées de conscience. En 2012, un groupe d’éminents chercheurs en neurosciences cognitives, neuropharmacologie, neurophysiologie, neuroanatomie et neurosciences computationnelles, ont rédigé la Déclaration de Cambridge sur la conscience (1), dans laquelle ils affirment : « la force des preuves nous amène à conclure que les humains ne sont pas seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience. Des animaux non-humains, notamment l’ensemble des mammifères et des oiseaux ainsi que de nombreuses autres espèces telles que les pieuvres, possèdent également ces substrats neurologiques. »
Nous n’avons donc aucune excuse pour traiter les animaux comme nous le faisons.

Antidote : Outre une conscience spécifique et une sensation aiguë à la douleur chez tous les animaux, la science révèle également une intelligence animale aussi réelle qu’étonnante. Quels sont, pour vous, les exemples les plus extraordinaires et les plus inattendus ?
Matthieu Ricard : Il y en a d’innombrables : le chercheur japonais a montré que des pigeons réussissent, moyennant récompense sous forme de grains  de nourriture, à reconnaître des peintures selon leur style, en distinguant par exemple les tableaux de Picasso et ceux de Monet. Ils étaient même capables de faire des généralisations et de reconnaître des « familles de style ».
Le primatologue japonais Tetsuro Matsuzawa a montré que la mémoire à court terme des chimpanzés était meilleure que celle d’un humain adulte. Ils peuvent se souvenir sans effort d’une succession aléatoire de neuf chiffres, et font beaucoup moins d’erreurs que les humains. Dans la nature les chimpanzés peuvent reconnaître plus de 250 plantes nourricières et médicinales.
Le primatologue Roger Fouts a enseigné un langage symbolique américain à plusieurs chimpanzés, dont la célèbre Washoe qui disposait d’un vocabulaire de 350 signes. Il s’avéra que ces grands singes étaient capables de communiquer entre eux avec ce langage, et les chercheurs ont enregistré plusieurs centaines de leurs conversations.
En laboratoire, des corneilles et des petits perroquets Kéa sont capables d’utiliser des outils complexes qu’ils n’ont jamais manipulés auparavant. Dans la nature les corneilles de Nouvelle-Calédonie façonnent des crochets et des hameçons avec des brindilles pour trouver des insectes. Or cela ne fait que 30 000 ans que l’Homme a commencé à façonner des crochets. L’hiver, les perroquets Kéa font des boules de neige qu’ils poussent devant eux, visiblement dans le seul but de s’amuser.
Des poissons arc-en-ciel apprennent au bout de cinq essais à trouver un orifice leur permettant de s’échapper d’un filet et, plus surprenant encore, réussissent l’exercice du premier coup onze mois plus tard. On pourrait ainsi donner des centaines d’exemples tout aussi convaincants les uns que les autres.

Antidote : Dans les années soixante-dix, le psychologue Richard Ryder va utiliser pour la première fois un mot important qui va permettre de conceptualiser le mal et l’indifférence dont souffrent les animaux. Il s’agit du spécisme. Quelle est sa définition ?
Matthieu Ricard : Le spécisme désigne l’attitude consistant à refuser le respect de la vie, de la dignité et des besoins des animaux appartenant à d’autres espèces que l’espèce humaine. Le philosophe Martin Gibert parle même du spécisme comme étant une forme de suprématisme humain qui suppose le simple fait d’appartenir à l’espèce humaine confère, en tant que tel, une supériorité intrinsèque sur les autres espèces, supériorité « qui nous donnerait le droit de faire passer les intérêts humains avant ceux des autres animaux, fussent-ils aussi futiles que l’intérêt pour le foie gras, la fourrure ou les combats de chiens. » (2)
Or, il est plus que temps de reconnaître que les animaux ne sont pas des moyens pour nos fins. Ils n’ont pas été placés sur Terre pour nous servir, nous nourrir ou nous réconforter. Ils ont au contraire leur propre existence subjective, et donc leurs propres droits égaux et inviolables à la vie et à la liberté, ce qui interdit de leur faire du mal, de les tuer, de les emprisonner, de les posséder et de les réduire en esclavage.
Compte tenu de la continuité de l’évolution, tracer des lignes de démarcation entre les individus appartenant à différentes espèces animales relève de la mauvaise biologie. Cela se traduit par la création de frontières factices dont les conséquences sont désastreuses pour les espèces jugées « inférieures ».

« On sait maintenant que non seulement les mammifères, mais aussi les poissons, les oiseaux et les crustacés ressentent la douleur et possèdent des terminaisons nerveuses dédiées à la perception de cette douleur. »

Antidote : Chaque année, des milliards d’animaux sont dédiés à notre seule consommation alimentaire. Pourtant, il semblerait que l’apport protéique animal soit très, pour ne pas dire considérablement, inférieur aux idées reçues.
Matthieu Ricard : Il y a environ 550 à 600 millions de végétariens dans le monde, et ils se portent tout aussi bien, sinon mieux, que les mangeurs de viande.
L’idée que ceux qui ne mangent pas de produits animaux souffriraient de carences multiple est sans fondement scientifique. Selon des données fournies par l’OMS et la FAO, qui reposent sur un grand nombre d’études, les acides aminés essentiels sont présents en quantité et en proportions suffisantes dans la plupart des nourritures végétales. Quant à la teneur totale en protéines, la comparaison d’une centaine d’aliments montre que les treize premiers de la liste en termes de richesse protéique sont des végétaux (dont le soja 38,2 %, pois carré 33,1 %, le haricot rouge et les lentilles, 23,5 %) et un champignon (la levure de bière, 48 %). En 14e position seulement, on trouve le jambon de porc 22,5 %, en 23e position le thon 21,5 %, tandis que les œufs et le lait viennent respectivement en 33e (12,5%) et en 75e (3,3 %). Une alimentation normale à base de végétaux suffit donc largement à pourvoir à nos besoins en protéines.
Et pour ceux qui penseraient que le fait d’être végétarien affecte les performances physiques et pourrait donc constituer un handicap pour les performances physiques… il est à noter que de grands champions sont végétariens ou véganes :
. Carl Lewis, titulaire de neuf médailles d’or aux Jeux olympiques et de huit titres de champion du monde.
. l’Américain Bode Miller, médaillé olympique et champion du monde de ski alpin.
. Edwin Moses, invaincu 122 fois d’affilée sur le 400 mètres haies.
. Martina Navratilova, détentrice du plus grand nombre de titres dans l’histoire du tennis.
. l’ultramarathonien américain Scott Jurek, qui a établi un record en 2010 en parcourant 266 kilomètres en 24 heures.
. Patrik Baboumian, dénommé « l’homme le plus fort du monde ».
Citons encore Fauja Singh, un Indien végétarien qui est devenu le premier centenaire à finir un marathon (il réalisa cet exploit à
Toronto en 2011)  ou bien le jeune champion du monde de la mémoire Jonas Von Essen qui a déclaré être végane.

Antidote : La consommation de viande et de poisson n’est donc pas indispensable à notre équilibre alimentaire. Que savons-nous de son impact réel sur notre santé ?
Matthieu Ricard : Les protéines animales n’ont aucune vertu qui leur soit propre, bien au contraire.
À la demande de l’OMS, un groupe de vingt-deux experts du Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC), issus de dix pays différents a passé en revue plus de 600 études scientifiques sur les effets sur la santé de la consommation régulière de viande. En conclusion, la consommation de viande transformée a été classée comme cancérogène pour l’homme (Groupe 1), dans le même groupe que l’amiante et le tabac, tandis que la consommation de viande rouge en général a été classée comme probablement cancérogène pour l’homme.
Pour ne citer que l’une des études recensées, un travail de recherche publié à l’université d’Harvard en 2012 par An Pan, Frank Hu et leurs collègues, portant sur plus de 100 000 personnes suivies pendant de nombreuses années, a révélé que la consommation quotidienne de viande est associée à un risque accru de mortalité cardio-vasculaire de 18 % chez les hommes et de 21 % chez les femmes, tandis que la mortalité par cancer représente respectivement 10 % et 16 %. Chez les gros consommateurs de viande rouge, le simple fait de remplacer la viande par des céréales complètes ou d’autres sources de protéines végétales diminue de 14 % le risque de mortalité précoce.

« Il y a environ 550 à 600 millions de végétariens dans le monde, et ils se portent tout aussi bien, sinon mieux, que les mangeurs de viande. »

Antidote : Dans votre livre, vous utilisez le mot « zoocide » pour parler du massacre animal organisé. Le parallèle avec « génocide » est évident. Quels sont les dénominateurs communs entre le génocide humain et le zoocide animal ?
Matthieu Ricard : J’ai pris toutes les précautions du monde pour distinguer la tuerie en masse des animaux – voyez les chiffres ci-dessus – du concept de génocide, lequel ne concerne que les êtres humains. Les différences sont nombreuses. Pour n’en citer que quelque-unes :
– La valeur de l’existence humaine ne peut être mise sur le même plan que celle d’un animal et s’il faut choisir entre sauver une vie humaine et celle d’un animal, la question ne se pose pas. Toutefois, cette valeur ne saurait, en aucun cas, justifier le fait d’infliger, sans nécessité, des souffrances à un animal ou de le mettre à mort.
– Le génocide est mû par la haine, alors que la tuerie des animaux est principalement motivée par l’avidité, la recherche du profit et du plaisir, et s’accompagne d’une indifférence quant au sort des animaux.
– Le but du génocide est de faire disparaître une population ou une ethnie. Le but de l’exploitation des animaux est, au contraire, de faire croître et multiplier ces derniers le plus vite possible et le moins cher possible, pour les utiliser et les tuer, générations après générations.
Les points communs entre un génocide et une tuerie d’animaux à grande échelle sont la dévalorisation des victimes, la désensibilisation des exécutants et la dissociation mentale qui s’opère en eux, les méthodes d’extermination, la dissimulation des faits par leurs auteurs et l’ignorance volontaire de ceux qui sont en mesure de connaître les faits. Dévalorisation : les humains et les animaux sont tous deux dévalorisés. Les humains sont déshumanisés, on les considère et on les traite comme des animaux tels que des rats ou des cancrelats. Les animaux sont « désanimalisés », relégués au rang de « choses », de « machines à saucisses », de « produits industriels » ou de « biens de consommation ».
Désensibilisation et dissociation mentale : dans les deux cas, on observe une désensibilisation de la part des bourreaux et un processus de dissociation mentale qui leur permet de mener à bien leurs exactions tout en continuant à fonctionner dans l’existence, d’être impitoyables avec leurs victimes et bons avec leur famille, leurs amis et autres membres de leur groupe.
Les méthodes : c’est au niveau des méthodes et des techniques d’extermination que les ressemblances sont les plus frappantes : d’innombrables êtres vivants réduits à des numéros et dévalorisés sont d’abord entassés dans des lieux sordides, puis transportés sur de longues distances sans eau ni aliments, entraînés vers le lieu de leur mise à mort et abattus sans merci. Dans le cas des animaux, presque toutes les parties de leur corps sont transformées à des fins utilitaires en viande, vêtements, chaussures, engrais, voire en nourriture pour d’autres victimes du système (la farine de poisson servie au bétail, par exemple).

Antidote : Juridiquement, que dit la loi par rapport aux droits et à la liberté des animaux ? Avez-vous le sentiment que les choses évoluent dans le bon sens ?
Matthieu Ricard : C’est évidemment une bonne chose d’avoir révisé le Code civil français de sorte que les animaux ne soient plus considérés comme des « biens mobiliers » – une position ahurissante – mais comme des « êtres sensibles ». Il était temps. Mais cela ne suffit pas. Si on considère véritablement les animaux comme des êtres sensibles, est-il éthiquement acceptable en France d’en tuer 1 milliard chaque année pour l’usage de l’homme ?

« Si on considère véritablement les animaux comme des êtres sensibles, est-il éthiquement acceptable en France d’en tuer 1 milliard chaque année pour l’usage de l’homme ? »

Antidote : Quels sont les pays précurseurs en matière de « liberté et de droits » concernant la cause animale ? Quelles sont les idées et dispositifs mis en place ?
Matthieu Ricard : En 2002, l’Allemagne a été le premier pays de l’Union européenne à inclure les droits des animaux dans sa constitution et plusieurs pays ont ensuite fait de même, inscrivant dans leur texte fondateur la protection des animaux qui devient, de fait, un devoir de l’État. En Allemagne, les législateurs ont approuvé, à une majorité des deux tiers, qu’à la clause constitutionnelle obligeant l’État « à respecter et à protéger la dignité des humains » soient ajoutés les mots « et des animaux ». Selon leurs constitutions respectives, la Suisse, le Luxembourg, l’Inde et le Brésil protègent indistinctement tous les animaux. La législation finlandaise va encore plus loin puisqu’elle reconnaît à l’animal des capacités intellectuelles.
Les lois autrichiennes sont les plus avancées dans ce domaine. La Loi sur les animaux dispose en effet que « l’État protège la vie et le bien-être des animaux en tant que cohabitants avec les humains ». Selon cette loi, il est interdit de tuer un animal sans raison valable, de garder ou d’utiliser des animaux dans un cirque (à l’exception des animaux domestiques), même si ce n’est pas pour gagner de l’argent. Cette même loi dispose que chaque province doit rémunérer des avocats spécialistes du droit animal qui sont habilités à intervenir dans tout procès relevant de la protection des animaux.

Antidote : Vous évoquez une réforme internationale pour le droit des animaux. Quel serait le contenu des articles principaux ?
Matthieu Ricard : Nous devrions donc reconnaître aux animaux des droits qui varient selon leur mode d’existence. La position la plus novatrice sur ce sujet est exprimée par Sue Donaldson et Will Kymlicka dans Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux (3). Ces auteurs envisagent trois types de droits pour les animaux.
Ils proposent de traiter les animaux sauvages comme des communautés, disposant de leur propre territoire. Le principe de souveraineté vise à protéger les peuples contre les ingérences paternalistes ou intéressées de peuples plus puissants.
Les animaux sauvages sont en effet compétents pour se nourrir, se déplacer, éviter les dangers, gérer les risques qu’ils prennent, jouer, choisir un partenaire sexuel et élever une famille. Pour la plupart, ils ne recherchent pas le contact avec les humains. Il est donc désirable de préserver leur mode de vie, de protéger leur territoire, de respecter leur aspiration à s’autogouverner et d’éviter les activités qui leur nuisent directement (chasse, destruction des biotopes) ou indirectement (pollution, dégradations générales de l’environnement dues aux activités humaines).
Les animaux domestiques qui vivent avec nous et dépendent de nous, pourraient être considérés comme des citoyens de nos communautés politiques. En effet, la citoyenneté ne se réduit pas au droit de vote, elle confère également le droit de vivre sur un territoire dans des conditions décentes et d’être représenté dans les institutions. Dans de nombreuses situations, les animaux domestiques peuvent exprimer leurs préférences en venant vers nous ou en prenant la fuite, par exemple.
Cela n’exclut donc pas le fait que les humains puissent tirer intelligemment profit des activités que les animaux exercent de leur plein gré en vivant dans un environnement conforme à leurs goûts et leurs besoins, sans leur infliger de souffrance, ou la mort.
Quant aux animaux, ni domestiques ni sauvages, qui vivent sur des territoires habités ou cultivés par les humains, tout en menant une existence autonome – pigeons, moineaux, goélands, corvidés, souris et chauve-souris, écureuils, etc. – , ils pourraient être traités comme des « résidents permanents » : ils ont le droit d’être là, mais nous n’avons pas de devoirs positifs à leur endroit, comme de les protéger des prédateurs ou de leur fournir des soins de santé.

Antidote : Matthieu, vous dites : «  tout être vivant a le droit de vivre et de ne pas être victime de souffrances imposées par autrui » ainsi que « s’il est possible de vivre sans infliger de souffrances non nécessaires aux animaux alors nous devrions le faire ». Imaginez un instant que dès demain, tous les animaux retrouvent leur liberté, comment réguler et gérer tous ces animaux soudainement « libres » ?
Matthieu Ricard : C’est un faux problème. Il ne s’agit pas de mettre en liberté dans la rue et dans les champs des milliards d’animaux domestiques. En quelques années, cette transition peut être effectuée en douceur. De plus, nous pouvons parfaitement vivre avec des animaux domestiques en prenant soin d’eux, sans leur infliger de violence ni une mort prématurée. On peut très bien imaginer des vaches laitières et des poules pondeuses qui vivent en extérieur, dans les champs, etc. dont nous prenons le lait (une fois qu’elles ont nourri leurs veaux) et les œufs, sans leur faire violence et en les laissant mourir de leur belle mort.

Antidote : Pour terminer Matthieu, quelles seraient vos consignes pour que chacun d’entre nous puisse, à son niveau, participer au mouvement de la liberté animale ?
Matthieu Ricard : Ne pas détourner le regard et décider en son âme et conscience si, oui ou non, nous souhaitons continuer à vivre aux dépens de la souffrance et de la mort d’autres êtres sensibles.

(1) The Cambridge Declaration on Consciousness. http://fcmconference.org/img/CambridgeDeclarationOnConsciousness.pdf Traduit de l’anglais par François Tharaud et publié par Les Cahiers Antispécistes No°35, novembre 2012.

(2) Gibert, M. (2015). Op.cit., p. 168

(3) Donaldson, (S.), & Kymlicka, (W.), Zoopolis: A Political Theory of Animal Rights. Oxford University Press, 2011.

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