Shiatzy Chen Avenue Montaigne Antidote

Qui est Shiatzy Chen, la première marque chinoise à s’installer avenue Montaigne ?

Photo : Shiatzy Chen printemps-été 2018
Texte : Maxime Retailleau

La créatrice Wang Chen Tsai-Hsia réinvente la mode chinoise en mêlant culture traditionnelle et coupes occidentales contemporaines. Les collections de sa marque Shiatzy Chen, fer de lance du luxe asiatique, séduisent par-delà les frontières, et sont présentées à la Fashion Week de Paris depuis 2009.

La designer Wang Chen Tsai-Hsia s’est inspirée de la Route de la Soie pour la dernière collection de sa marque, présentée lundi dernier au Palais de Tokyo, à Paris. Un thème qui s’accorde parfaitement à son univers à la croisée de l’Orient et de l’Occident, auquel elle doit sa percée dans la capitale française, où elle est la seule designer chinoise inscrite au calendrier officielle de la fashion week. Sa griffe Shiatzy Chen, fondée avec son mari en 1978, vient d’ailleurs de marquer une étape charnière de sa progression : après une première boutique française implantée sur la rue Saint-Honoré en 2001, elle a inauguré son nouveau flagship sur l’avenue Montaigne, peu avant de fêter ses quarante ans d’existence. Directrice artistique d’un nouvel empire du luxe maintenant géré par son fils, qui comptait 70 stores disséminées dans le monde en 2011, Wang Chen Tsai-Hsia est pourtant issue d’une famille taïwanaise modeste ; une condition dont elle s’est extirpée à force de persévérance, portée par sa vision novatrice.

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Photo : Shiatzy Chen, printemps-été 2018.

Entre Est et Ouest

Née dans la petite ville de Changhua, à l’ouest de Taïwan, Wang Chen Tsai-Hsia quitte l’école après le primaire pour travailler et soutenir sa famille. Elle assiste alors son oncle, qui tient une boutique de vêtements, où elle devient apprentie couturière. « Je n’ai pas beaucoup étudié quand j’étais jeune, au départ je voulais simplement apprendre un métier qui me permette de vivre », se souvient la designer dans sa nouvelle boutique française, au sol recouvert de marbre. Saluée pour sa rigueur, elle parvient à se forger une réputation et à attirer de nouvelles clientes, tout en développant ses talents en autodidacte, ce qui lui vaudra plus tard son surnom de « Coco Chanel de Taïwan ». « J’ai vécu une enfance similaire, avance-t-elle. Coco Chanel n’avait pas non plus étudié la couture ou la mode quand elle était petite. Nous avons toutes les deux commencé ce métier grâce à notre environnement. »

Lors d’un déplacement pour commander du textile, Wang Chen Tsai-Hsia rencontre ensuite le courtier et businessman Wang Yuan-Hong, avec qui elle se marie et lance un premier projet en 1971. Sept ans plus tard, ils créent Shiatzy Chen, et sortent des lignes faisant référence à la culture traditionnelle chinoise : les collections de la marque sont inspirées par la calligraphie, la porcelaine, ou encore les peintures à l’encre représentant des motifs de fleurs, en accordant toujours une grande importance aux détails. Plusieurs éléments reviennent de manière récurrente : « Le col mao est de retour chaque saison, et il y a des broderies, des coutures spécifiques sur les manches, qui rendent nos vêtements rapidement identifiables », affirme la designer. Sans oublier la réédition à chaque collection de nouveaux « sacs de jade » – une gemme qui symbolise la beauté et la perfection dans la littérature chinoise, où elle est souvent employée comme métaphore. Wang Chen Tsai-Hsia s’intéresse aussi aux ethnies de l’empire du Milieu, qui possèdent chacune un style vestimentaire propre, comme pour sa collection automne-hiver 2012, qui rendait hommage aux imprimés des Miaos, un peuple installé dans les montagnes au sud du pays.

« Pour moi, Paris est le centre de la couture, de l’art et de l’architecture. Ce sont des éléments importants pour moi, en tant que créatrice. »

L’ADN de Shiatzy Chen consiste à remodeler cet héritage culturel à travers des vêtements aux coupes modernes, telles qu’on les trouve en Occident. « Les coupes chinoises ne sont pas variées, on retrouve toujours la même coupe traditionnelle de la qipao (une robe fendue sur les côtés au niveau des jambes, ndlr), alors qu’en Europe elles ont été remaniées chaque décennie », assène Wang Chen Tsai-Hsia. Le tailoring occidental offre plus de liberté : alors que les volumes des vêtements traditionnels chinois sont relativement plats et identiques, les coupes européennes jouent sur trois dimensions, en faisant varier les formes, les plis et les drapés. Pour se familiariser avec elles, la designer taïwanaise installe son studio de couture dans la capitale française en 1990, rue Saint-Honoré, où elle fait aussi former ses assistants. « Pour moi, Paris est le centre de la couture, de l’art et de l’architecture, avance-t-elle. Ce sont des éléments importants pour moi, en tant que créatrice. »

Le luxe chinois en plein essor

Au fil des années, Shiatzy Chen s’est imposé comme l’un des fers de lance du luxe chinois, dont le nouvel essor est porté par la croissance du pays, et encourage de nouveaux designers issus du pays à suivre la voie tracée par Wang Chen Tsai-Hsia. « Maintenant que les Chinois sont entrés dans une nouvelle ère économique, vous allez voir émerger de nombreuses maisons de luxe chez nous », a d’ailleurs déclaré au Monde Jiang Qiong Er, la directrice générale et artistique de la marque Shang Xia, l’une des filiales du groupe Hermès fondée à Shanghai en 2009.

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Photos de gauche à droite : Shiatzy Chen automne-hiver 2011, printemps-été 2015, printemps-été 2017, automne-hiver 2016.

Quand Shiatzy Chen s’est implantée en Chine, la marque a pourtant dû tenir bon face à l’attrait des individus fortunés pour les célèbres logos des marques de luxe européennes, exhibés en symboles de réussite. « C’était très difficile quand on a commencé, se rappelle Wang Chen Tsai-Hsia. Toutes les marques européennes sont maintenant installées en Chine et nous sommes entrés en concurrence, nous avons installé nos magasins à côtés des leurs. » Mais ces dernières années, le fantasme pour l’Occident serait moins prégnant selon Agathe Dementhon, directrice du pôle études du cabinet Nelly Rodi, comme elle l’a analysé auprès du Monde. « Nous avons interrogé 2 000 jeunes Chinois et ils semblent beaucoup moins attirés par les logos ostentatoires que les générations précédentes. De plus, ils s’intéressent à nouveau aux traditions de leur pays. »

Une évolution qui devrait profiter à Shiatzy Chen, dont les vêtements sont notamment portés par Victoria Beckham, qui souhaite se développer davantage en Europe, en poursuivant sur sa lancée après l’ouverture de sa nouvelle boutique Avenue Montaigne. « Nous comptons également nous établir aux États-Unis », complète Wang Chen Tsai-Hsia. Entrée dans la soixantaine, la designer n’a qu’une idée en tête : continuer à aller de l’avant, et poursuivre l’expansion de sa marque en la rendant toujours plus moderne.

The façade of the Shiatzy Chen on Avenue Montaigne.

Photo : la boutique Shiatzy Chen installée au numéro 8 de l’avenue Montaigne à Paris

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