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Les robots sont-ils le futur de la mode ?

Photo : Miquela Sousa
Texte : Maxime Retailleau

Bénéficiant d’une aura futuriste, les robots inspirent des collections et font déjà concurrence aux égéries humaines : plusieurs d’entre eux ont percé comme mannequin, influenceur, ou encore artiste, et posent dans les pages des magazines de mode tout en étant célébrés par les marques, malgré leur artificialité. Un phénomène qui fascine autant qu’il inquiète.

Elle a 19 ans et déjà 740 000 followers sur Instagram, vit à Los Angeles, et a été invitée par Prada à animer ses réseaux sociaux pour son dernier défilé, le 22 février dernier, peu après avoir été recrutée comme nouvelle égérie make up de Pat McGrath, faisant suite à Naomi Campbell ou encore Kim Kardashian. Le succès fulgurant de Miquela Sousa aurait de quoi rendre jaloux nombre d’influenceuses en herbe… sauf qu’elle n’est pas réelle. Son créateur, refusant de dévoiler son identité, fait tout pour lui donner corps : elle est mise en scène habillée en Chanel, en Supreme, ou posant pour une selfie, soutient les droits des transgenres et la cause Black Lives Matter, répond aux messages qu’on lui envoie, poste des stories depuis les backstages de concerts de rap…

Un projet à mi-chemin entre œuvre d’art, poussant l’idée de mise en scène d’une vie artificielle à son paroxysme, et business 2.0. Miquela a en effet sortie une collection de bijoux en collaboration avec la designer Melody Ehsani, sold out en quelques heures, composé plusieurs single électro guidés par sa voix autotunée, dont Not Mine, huitième au classement Spotify Viral en août 2017, et posé pour Foam Magazine, Paper ou encore Novembre. Dans une interview auprès de Business of Fashion, elle confie même : « Il vaut sans doute mieux que je ne précise pas leurs noms, mais certaines des plus grandes agences de mannequin au monde m’ont contacté ».

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Robots et hologrammes, les nouvelles égéries

L’intrusion de célébrités artificielles dans la mode n’est pas une nouveauté. En 2013, Marc Jacobs alors chez Louis Vuitton dessinait des tenues de scène pour la première popstar virtuelle, Hatsune Miku, dans le cadre de sa tournée mondiale avec un opéra baptisé The End. Créée six ans plus tôt par le développeur japonais Crypton Future Media à l’occasion de la sortie du logiciel Vocaloid 2, qui a permis de concevoir sa voix à partir de celle d’une actrice de doublage, elle compte alors plus de 100 000 morceaux à son actif, composés par sa communauté de fans à l’aide du software. Elle poussait ainsi le concept d’artiste virtuel plus loin encore que les quatre avatars de Gorillaz, le groupe fondé par Damon Albarn et Jamie Hewlett à l’aube du XXIème siècle. En 2010, une compilation des titres les plus populaires de Hatsune Miku la propulse en tête des ventes au Japon, où elle remplit ensuite des stades qu’elle investit sous la forme d’un hologramme. Elle est aussi invitée pour les premières parties de Lady Gaga, apparaît dans un remix de Pharrell Williams dont le clip est signé Takashi Murakami, et Riccardo Tisci, alors directeur artistique de Givenchy, lui dessine une robe de haute couture exclusive. En 2015, Nicolas Ghesquière a lui choisi Lightening (l’un des personnages du jeux vidéo Final Fantasy, à la chevelure rose) comme égérie de la campagne Séries 4 de Louis Vuitton, pour sa collection printemps-été 2016.

Puis de véritables robots sont apparus dans les pages des magazines de mode : Sophia, une androïde capable de parler (bien que ses capacités conversationnelles soient limitées lorsque ses réponses ne sont pas scriptées à l’avance) et d’exprimer des émotions via ses expressions de visage, a ainsi fait la couverture du Elle Brésil en décembre 2016, dont le thème était « L’avenir de la mode ». Un an plus tard, le Vogue US a choisi Erika pour figurer sur les pages d’un édito beauté, provoquant de nombreuses réactions outrées sur Instagram malgré les près de 70 000 likes amassés par le post qui le mettait en avant. De multiples commentaires dénonçait ainsi les standards de beauté irréalistes érigés par ce choix de casting.

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Photo : Hatsune Miku et Riccardo Tisci.

Les robots donnent en effet corps à certains fantasmes de la mode, dont l’obsession pour la jeunesse, ici rendue éternelle, ou pour l’idée de perfection immaculée, tout en nourrissant en revers les critiques qui lui sont régulièrement adressées, notamment les idéaux inatteignables qu’elle prône (visés par le hashtag #unrealisticbodystandards) et sa dimension superficielle, rendue encore plus flagrante à travers un mannequin incapable de penser et de ressentir des émotions. Beaucoup d’instagrammeurs sont allés jusqu’à percevoir une menace dans l’apparition d’Erika dans les pages du Vogue : « C’est incroyablement inquiétant », commente l’un, « L’essor des machines ; c’est triste, fou et dangereux », poursuit un autre, quant un alarmiste s’exclame : « Pourquoi les aidez-vous, ils vont tous nous tuer ».

L’avènement des robots, une menace ?

Point Godwin des sujets touchant à la robotique, les dystopies comme Matrix ou Terminator où les machines cherchent à exterminer l’humanité semblent toujours plus prégnantes dans les esprits à mesure que la technologie progresse. L’intelligence artificielle a déjà prouvé qu’elle pouvait entrer en compétition avec l’homme voire même le battre dans certaines tâches complexes : le numéro un mondial du jeu de go a ainsi perdu il y a deux ans face au programme AlphaGo développée par Google, tandis que Watson Explorer, l’intelligence artificielle conçue par la multinationale IBM, a remplacé 34 assureurs d’une société japonaise l’an dernier. Si certains segments du monde du travail sont plus menacés que d’autres (notamment les caissiers, les traducteurs ou encore les chauffeurs de taxi, suite à l’apparition des voitures sans chauffeurs), certains transhumanistes n’hésitent pas à prophétiser les bouleversements qu’entraîneront selon eux la 4ème révolution industrielle (qui comprend les développements en matière de robotique, nanotechnologie, IA, génétique, impression 3D et biotechnologie) et ce dans tous les domaines d’activité, y compris la mode. « Aucun emploi non complémentaire de l’IA n’existera en 2050 », a même déclaré Laurent Alexandre, ancien chirurgien cofondateur de Doctissimo, et expert des nouvelles technologies connu pour ses déclarations alarmantes.

« Malgré les nombreuses craintes exprimées à l’égard du développement des intelligences artificielles, les androïdes et l’IA sont aussi synonymes de promesses de progrès (dans l’accompagnement des personnes seules ou la médecine notamment) et conservent un pouvoir de fascination conféré par la nouveauté de leur irruption dans nos sociétés, et leur connotation futuriste. »

Il n’est cependant pas le seul à dresser un constat inquiétant. « L’intelligence artificielle constitue un risque majeur pour la civilisation », a affirmé Elon Musk, patron des firmes américaines Tesla et Space X. Selon le magnat, elle risque de mener à une troisième guerre mondiale et  l’homme aura besoin d’implants – qu’il compte développer avec sa jeune start-up médicale Neuralink – pour rester compétitif face aux machines. Lors d’une conférence chez Google, Nick Bostrom, un expert de la question, a demandé à 550 de ses confrères d’estimer la date d’apparition d’une intelligence comparable à celle de l’homme et la moitié d’entre eux ont estimé qu’elle avait 90% de chances de survenir d’ici 2075. Celle-ci demeure perçue comme une menace pour notre civilisation par de nombreuses personnalités, notamment feu l’astrophysicien Stephen Hawking, pour qui « le développement d’une intelligence artificielle complète peut signifier la fin de l’espèce humaine ».

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Photos de gauche à droite : Rick Owens automne 2015, Thom Browne printemps 2015, Gareth Pugh printemps 2007, Mugler automne 2015.

Malgré les nombreuses craintes exprimées à l’égard du développement des intelligences artificielles, et de la robotique de manière générale, les androïdes et l’IA sont aussi synonymes de promesses de progrès (dans l’accompagnement des personnes seules ou la médecine notamment) et conservent un pouvoir de fascination conféré par la nouveauté de leur irruption dans nos sociétés, et leur connotation futuriste.

Ce mélange de peur et d’irrépressible attrait se traduit de multiples reprises sur les podiums des défilés que la sociologie de mode pense comme un reflet de la société : Karl Lagerfeld présentait des robots en tailleur Chanel au printemps-été 2017 ; Rick Owens imaginait des androïdes au visage doré ou argenté au printemps 2015, alors que David Koma faisait défiler une série de fembots pour Mugler ; puis à l’automne, un succession d’hommes-robots en tenues rembourrées foulait le catwalk de Thom Brown, en parallèle des créatures mécaniques venues du futur qu’on retrouvait chez Gareth Pugh. Philipp Plein a même inauguré son défilé automne 2018 avec le supermodel Irina Shayk tenant la main à un robot XXL, qui semblait droit issu du film Transformers, et Alessandro Michele a lui lancé les mannequins de son défilé hiver 2018 dans un bloc opératoire construit à cette occasion, leur tête clonée dans la paume de la main en guise d’accessoire.

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Miquela Sousa, quant à elle, divise et cristallise tous les fantasmes et angoisses liés aux robots et à l’IA, entre commentaires dénonçant son manque d’authenticité ou la qualifiant « d’effrayante », tandis qu’une communauté de fans (qu’elle surnomme les « Miquelites ») salue sa singularité, son style, sa beauté – rappelant la plastique de mannequins photoshoppées à outrance -, ou même son réalisme. Tout comme chez le robot Sophia, son ou ses créateur(s) anonyme(s) tentent de faire croire qu’elle est capable d’avoir des opinions, ou de ressentir des émotions malgré son existence virtuelle, quand nous savons que notre maîtrise de l’IA est encore loin de pouvoir réaliser de telles prouesses. La création d’une égérie à la personnalité artificielle capable d’évoluer sans l’aide de l’homme n’est pas encore pour demain.

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