Nasir Mazhar London Fashion Menswear Sportswear Antidote

Queer et fetish : l’ère du jogging sexuel

Texte : Edouard Risselet
Photo : courtesy of Nasir Mazhar

De Nasir Mazhar à Astrid Andersen, l’ensemble de sport se sexualise. Jogging en nylon transparent, chaussettes blanches et veste de survêtement en dentelle. En 2016, on drague en baskets.

Un sweat à capuche large pour dissimuler la moindre forme et annihiler tout éventuel désir ? Appelez-ça passé. Un hoodie Vetements de la collection automne-hiver 2016 dit « Sexual Fantasies », le message est limpide. Aujourd’hui, le sportswear, que l’on n’ose plus tellement réduire à sa fonction originelle de vêtement de sport tant ses manifestations quotidiennes sont prévalentes, est le vestiaire des fantasmes les plus indicibles.

La prophétie du streetwear, formulée il y a une trentaines d’années par le groupe Run DMC s’est réalisée en 2016. La sneaker se consomme comme le pain bénit et le célébré jean laisse progressivement sa place au jogging. La mode est au sport et son client un dealer de luxe. Émerge en parallèle d’un vestiaire sportif plutôt soft, féminisé, parfois BCBG, une garde-robe plus racée, non genrée et très connotée, jusqu’à frôler l’obscène.

En 2013 et après deux ans de pause, le label fondé par Shayne Oliver remue New York avec la présentation de sa collection Hood By Air dont les trois initiales feront bientôt le tour de l’industrie. La présentation est tout aussi agressive que les pièces qui défilent. Les sweats à capuche sont tronqués et dévoilent le torse des mannequins, les pantalons sont zippés et s’ouvrent sur les cuisses, l’allure se veut underground, exubérante et provocatrice.

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De gauche à droite : Hood By Air automne-hiver 2013, Hood By Air automne-hiver 2016, Nasir Mazhar printemps-été 2017

LA JEUNE GARDE DE LONDRES

À Londres, le créateur britannique Nasir Mazhar jusqu’ici célèbre grâce aux chapeaux qu’il imagine entre autres pour Lady Gaga, Gareth Pugh et Madonna, propulse en 2010 son prêt-à-porter sur le podium de la semaine de la mode. Sous les yeux perplexes des rédactrices outrées.
Ses survêtements, bardés de logos, sont un mélange neuf de références nineties, d’uniformes de travail, de culture queer et d’influences gothiques. L’homme Nasir Mazhar porte un short large avec de longues chaussettes, blanches, et une paire de bretelles façon harnais sur un torse préalablement huilé.

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De gauche à droite : Astrid Andersen printemps-été 2016, Nasir Mazhar printemps-été 2017, Cottweiler printemps-été 2017, Nasir Mazhar printemps-été 2017

C’est véritablement à Londres que ce sportswear d’un genre nouveau connaît un réel essor, poussé par les nombreuses initiatives du British Fashion Council à l’instar des collectifs MAN ou Fashion East, qui révèlent saison après saison de jeunes créateurs. Ils s’appellent notamment Astrid Andersen, Feng Chen Wang, Sibling ou bien Cottweiler. Ils mélangent la chair au nylon et le nylon à la dentelle. Les ensembles sont transparents et laissent souvent s’échapper un bout de téton ou un morceau de fesse.

Les imprimés aussi sont suggestifs. Les pièces de l’automne-hiver de MISBHV sont imprimées « Hardcore », « Pleasure », un t-shirt de Xander Zhou demande « Right Now », les hauts de Christopher Shannon sont sérigraphiés « LoversDirect.xxx » et la collection de Rory Parnell-Mooney s’articule autour de « Schön Von Hinten » – soit « Beau vu de derrière ».

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Rory Parnell-Mooney printemps-été 2017

STREETWEAR FETISH

Le vocabulaire est celui du sexe et du fétichisme. Et les univers de la tenue de sport et du fétichisme ne sont pas imperméables. Le « streetwear fetish », comme l’appellent les adeptes, connaît aussi son heure de gloire sur les sites de porno amateur filmés au Nokia à clavier. Pris en flag le nez dans une Nike TN ou surpris en train d’humer une chaussette humide abandonnée sur le sol des vestiaires, les héros de ces courts-métrages fantasment sur la représentation caricaturale du mauvais garçon des cités.

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De gauche à droite : Rombaut printemps-été 2017, Vetements automne-hiver 2015

Ce monde gay underground, déjà source d’inspiration pour nombre de créateurs dont Alexander McQueen et John Galliano, émerge plus que jamais et de façon littérale dans la mode.
Vetements organisait son défilé automne-hiver 2015 dans la sulfureuse enceinte du Dépôt, boîte gay du Marais parisien, et poursuivait l’expérience pour un aftershow dont peu se souviennent.
À quelques mètres de là, la jeune marque de sneakers Rombaut présentait sa proposition printemps-été 2017 autour de la dangereuse piscine du Sun City, sauna gay du boulevard de Sébastopol.

La tendance s’étend au-delà du microcosme de la mode grâce à des collaborations de plus grande envergure. Nasir Mazhar s’allie cette saison au géant Topman pour la création d’une collection capsule – disponible cette semaine -, Riccardo Tisci continue son partenariat avec Nike et imagine des t-shirts ajourés en maille filet et les survêtements fendus de Rihanna pour Puma arrivent ce mois-ci en boutique.
Quant à l’application de rencontres gay Grindr, sur laquelle J.W. Anderson diffusait son défilé en janvier, elle vient tout juste de lancer Varsity, sa propre ligne de sportswear. Et non merci.

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