Willy Vanderperre Fanzine 12 Antidote

Pourquoi la mode s’est elle appropriée les fanzines ?

Texte : Maxime Leteneur
Photo : extrait du fanzine /12 de Willy Vanderperre

Théâtre de tous les fantasmes, le fanzine fait de l’obsession un objet d’art et de culture par et pour les passionnés les plus engagés. Quand les médias traditionnels s’effondrent devant l’avènement du numérique, le petit frère handmade du magazine fait de la résistance et séduit même nombre d’illustres labels, d’Adidas à Rick Owens.

Au beau milieu d’une Fashion Week parisienne printemps-été 2017 en pleine effervescence, une fête un peu particulière se trame au Trading Museum Comme Des Garçons dans le 1er arrondissement de la capitale. Il ne s’agit pas ici d’un lancement de produit en grande pompe. Non, on célèbre ici la publication d’un objet singulier : le fanzine /12 Willy Vanderperre. Le photographe belge est le dernier en date à s’être lancé dans l’édition de ce format iconique apparu dans les années 1930.

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Extrait du fanzine /12 de Willy Vanderperre

Grâce aux progrès de l’impression, le fanzine connaît un premier essor dans les années 1950, avant de voir les punks des seventies s’emparer de ses pages froissées pour lui donner un nouveau sens, un esprit libertaire, anti-consumériste et une dimension fondamentalement humaine. Il s’en crée des centaines, de Boston à Bordeaux, par et pour une poignée de fervents connaisseurs. Ils célèbrent alors groupes de rock emblématiques, réalisateurs ou héros de bande dessinée.

Tout donnait à penser que le sacre de l’ère digitale viendrait provoquer son déclin fatal et irréversible. À l’heure d’Instagram, de Youtube et de la notification push, le fanzine continue pourtant et contre toute attente de fasciner une génération de digital natives qui refusent de laisser s’envoler dans les limbes du numérique un objet garant des passions les plus frénétiques. Loin de l’extinction et porté par une jeunesse curieuse et créative, le fanzine semble même connaître un nouvel âge d’or.

UN FORMAT EN PLEIN RENOUVEAU

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Pour accompagner la sortie de son album, Frank Ocean a publié un fanzine baptisé Boys Don’t Cry.

À l’instar de Boys Don’t Cry, le fanzine de Frank Ocean – qui explore sa dévorante (et surprenante) passion pour les voitures, s’arrête sur l’historique internet de James Blake et A$AP Rocky ou sur un poème de Kanye West dédié à McDonalds -, partout, des centaines de nouveaux formats aux concepts originaux envahissent les imprimeries du monde entier pour finir dans les mains des amateurs de papier glacé ; de Londres où Fanpages met en abîme le fanatisme avec Chloë Sevigny, à Paris où les femmes prennent fièrement la parole à l’intérieur des pages de Peach, jusque New York où The Tenth Zine célèbre la culture black, gay et queer avec esthétisme.

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De gauche à droite : Peach et Fanpages

Plutôt que de diffuser leur contenu dans un océan digital, comme il est d’usage de le faire de nos jours, ces activistes d’une presse low profile réhabilitent un format d’une autre époque, pour davantage de liberté : « On n’a aucune contrainte, on publie ce que l’on veut et comme on veut, argumentent Tifenn-Tiana et Agathe, co-fondatrices du fanzine Peach à RTL Girls. C’est aussi un format qui nous est familier culturellement, notamment par la musique. Le papier pour faire face à la dématérialisation de beaucoup de choses, au propre comme au figuré, et surtout parce qu’on adore ça. Cela rejoint aussi une idée de collection qui nous est chère. »

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Extrait du fanzine Rave The World de Paul Hameline, photographie par Pierre-Ange Carlotti.

Posséder l’objet, se l’approprier, dévorer ses lignes et se perdre dans ses visuels, le rapport au fanzine tient indubitablement du romantisme. Il photographie son époque et capture une essence générationnelle comme aucun autre média ne réussit à le faire, puisque nul autre n’est – a priori – à ce point indépendant.

À l’image du fanzine Rave The World de Paul Hameline – figure de l’underground parisien et mannequin pour Vetements, Balenciaga ou Prada – à la fanbase quasi-sectaire : « Ce ne sont que 200 exemplaires, imprimés à Paris, pour mes amis et moi, pour garder une trace de ce qui a été. C’est tout. Il ne dit rien d’autre que ma mémoire », commentait-il à i-D en juin 2016. Une mémoire à laquelle auront contribué Collier Schorr, Willy Vanderperre, Gosha Rubchinskiy, Peter de Potter, Pierre-Ange Carlotti, Mica Arganaraz et Kelsey Henderson. Inutile de préciser que les quelques exemplaires se sont écoulés à vitesse record. L’exclusivité, c’est aussi ce qui fait la force du fanzine.

LE FANZINE, NOUVEAU SUPPORT DE COMMUNICATION DE LA MODE ?

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De gauche à droite : fanzine Adidas et fanzine Yeezy Season 2

Il n’aura pas fallu longtemps pour que les marques s’emparent à leur tour du phénomène. Fin décembre 2016 et à l’occasion de la sortie de sa Tubular Shadows, Adidas Originals lançait un fanzine d’une trentaine de pages consacrée à la jeunesse créative parisienne. Quelques mois plus tôt, le géant du skatewear Carhartt collaborait avec le photographe Stef Mitchell et la journaliste Emily Manning pour accoucher d’un zine mêlant photographies, dessins et note autour de l’univers de la marque. Depuis qu’il arpente les catwalks avec Yeezy, Kanye West a lui aussi pris pour habitude d’accompagner ses collections de zines qui tiennent autant du lookbook que du manifeste.

La réappropriation du support par les gros noms du streetwear peut faire grincer les dents des puristes. Mais derrière l’opération de communication savamment orchestrée, les trois labels ont pris soin de ne rien entacher à l’esprit qui habite le fanzine ; l’esthétique y est brute, le propos affranchi et la distribution confidentielle. Un coup de comm’ à la portée minime, mais qui participe grandement à construire une image de marque proche des aspirations de ses consommateurs.

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Extrait du fanzine de Rick Owens Butt Muscle photographié par Matt Lambert

Bientôt, c’est toute la haute sphère de la mode qui se passionne pour le petit support plus si DIY que ça, au point de se voir taxer d’un certains nombrilisme en ne servant que sa propre cause. Des procès de narcissisme que balayera Rick Owens d’une main vernie d’ongles noirs à la sortie de l’ultra graphique Butt Muscle en collaboration avec le photographe Matt Lambert.

Il n’est pas question ici de la maison Rick Owens ni d’une célébration égocentrée, mais de l’expression d’une sexualité queer exacerbée. Avant lui, Gosha Rubchinskiy sublimait les gamins skateurs de Moscou dans Crimea/Kids sans jamais promouvoir sa marque. Aujourd’hui, le photographe Willy Vanderperre humanise littéralement de la tête au pied la nouvelle génération de modèles (Mica Arganaraz, Abbey Lee, Jonas Gloer, Kiki Willems, Natalie Westling, Julia Nobis, Clément Chabernaud…) avec /12.

Autant de nouveaux exemples qui permettent d’offrir une exposition non-négligeable à un support destiné – par définition – à rester confidentiel. Bonne ou mauvaise nouvelle ? L’éternel débat entre mainstream et underground trouve ici un nouveau terrain de bataille, mais est aussi révélateur de sa nouvelle dimension. Aussi longtemps que les obsessions habiteront les pensées des esprits créatifs, les fanzines continueront de raconter leurs histoires.

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