Borders Antidote Olgac Bozalp Off White Ellery

Pourquoi la mode peut-elle changer le monde ?

Texte : Alice Litscher pour Magazine Antidote : Borders été 2017
Photo : Olgaç Bozalp pour Magazine Antidote : Borders été 2017

En 2017, face à un monde fragmenté et des identités réinventées, quel rôle peut jouer l’Empire de l’Éphémère ? Comment rêver et accompagner, soutenir et regarder vers l’avenir ?

PARCE QUE LA NOTION MÊME DE FRONTIÈRE EST ARTIFICIELLE

Tout change. Les frontières entre les pays, la courbe exponentielle du progrès, la croissance économique, le pouvoir de l ’Occident sur le restant du globe. Et ça fait peur. Comme si nous étions en train de réaliser que le monde actuel n ’avait jamais été une réalité durable, mais qu ’un court moment de l ’histoire. À commencer par notre conception même des frontières.
Comme c ’est moderne, a priori, de les ouvrir : espace Schengen, tous frères, la mondialisation, Erasmus, les voyages all included. Comme c’est terrifiant, comme c’est conservateur, de les fermer à double tour : la montée des droites extrêmes, le Brexit, le mur du Mexique de Trump (comme s’il avait transposé sa toute-puissance des gratte-ciels dans un mur, pour affirmer son pouvoir à l ’horizontale). Sans réelle surprise, c’est encore et toujours la même tension binaire entre progressistes et traditionalistes qui écrit l’histoire. Et si les uns comme les autres se trompaient en considérant la frontière comme la limite à fortifier ou à anéantir ? Et si ces bordures n’étaient que pure rhétorique, et ne concernaient aucunement notre humanité ? Et s’il s’agissait, bien plus que de démarcations physiques et spatiales, de ce qu’on s’autorise soi-même : de se penser passifs face aux décisions qui nous dépassent, de se croire impuissants, alors même que l’humanité est faite d’individus doués de raison(s) ? Et s’il était temps de se responsabiliser, de tenter, de prendre le risque de faire des erreurs en prenant celui de proposer ?

Le sens actuel de frontière n’est que très récent dans l’histoire, et apparaît au plus tôt au XVIe siècle. Avant ça, c’était les confins, le « à peu près par-là, en gros ». D’ailleurs, cette obsession de la limite, quelle qu’elle soit, est tout sauf immuable. Les normes de genre occidentales telles qu’on les connaît, par exemple, ont été fixées au XIXe siècle — Monsieur, sérieux efficace en complet veston, Madame objet de tous les regards couverte d’ornements divers et variés. Bien sûr, ça change, ça bouge, ça tangue même parfois. Les femmes, en s’emparant du pantalon, ont doucement eu accès aux changements allant avec. Mais ces évolutions n’ont rien d’inex-plicable, elles sont le résultat d’un faisceau d’intentions et d’actions, auquel ne sont 
pas étrangers les médias ; et en bonne place, les magazines de mode.

PARCE QUE LA MODE RHABILLE LES NORMES

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Maroum
Veste en jersey brodée de sequins, Marc Jacobs. Pantalon à pinces et surpiqûres blanches, Bally.
Réalisation : Yann Weber.

Longtemps, l’autorité politique imposait les rôles de chacun, et donc la vêture, parce que tiens ! L’habit fait le moine, et vice-versa. C ’est l’histoire, faite notamment de lois, qui a construit notre rapport à la mode. Mais c’est précisément là aussi qu’on peut échapper à son sort, en dérangeant l’ordre que certains tentent d’établir, et en résistant à son langage coercitif. On disait deGeorge Sand qu’elle était un homme (NB : c ’était un compliment) parce qu’elle s’habillait en homme, ce qui lui donnait accès aux privilèges masculins. Oui, la marge de liberté que nous offre le vêtement nous permet de tenter d ’être celui/celle que l’on veut être, de bouger les lignes, les frontières.

Il est primordial de prendre la mode très au sérieux : elle est le signe des rôles joués dans la société par chaque citoyen.

Il n’y a pas d’émergence spontanée d ’émancipation. Il est beaucoup plus aisé, rassurant, accessible d’entretenir une tradition, de reproduire ce qu’on a vu enfant. Y échapper demande énormément d’énergie et de volonté à remplacer un modèle par un autre. Dans les années 1920, les médias, qui vont relayer l’image de la garçonne en France et de son équivalent américain la Flapper Girl, vont précipiter une expérience de liberté qui, sans être durable pour les femmes concernées, va créer un précédent qui nourrira les générations suivantes. On pense par exemple à Coco Chanel, dont l’influence n’a pas été démentie depuis. Et à chaque période de libération, correspondent des modèles véhiculés par la presse dite « de mode ». C ’est un des chemins de résistance, et non des moindres, si l ’on considère le corrélatif économique. Le nouveau corps de la femme des années 1960 qui n ’a plus besoin de passer directement du statut d’enfant à celui de mère de famille, c’est celui de Twiggy, qui, avec tout le tremblement yéyé, va générer littéralement un nouveau marché. Le magazine Elle tente, dès sa création en 1945 (juste après l’adoption de la loi qui autorise les femmes françaises à voter) de trouver un équilibre entre féminisme et société de consommation — ce qui est son paradoxe et sa force, comme ceux de ses concurrents —, en promouvant des créateurs qui ne s’adressaient pas seulement à une élite, mais à des femmes variées, réelles, de différents milieux et de différentes cultures.

Ainsi, les castings dits sauvages des défilés de Jean-Paul Gaultier, les photographies de vie quotidienne de Juergen Teller, et les agences de mannequins « atypiques » rendent hommage à leurs inspirations ainsi qu’aux personnes à qui leur industrie s’adresse vraiment. La force de leur travail doit beaucoup aux imperfections ou au mieux à la réalité de leurs modèles ; et leur travail permet, en retour, de rendre visible et donc de contribuer à faire exister des voix minorées, de renforcer un nouveau public, une réalité économique et une culture. 
La dimension émancipatrice et donc politique des modèles que fournissent les médias est tout sauf neutre.
Il est primordial de prendre la mode très au sérieux : elle est le signe des rôles joués dans la société par chaque citoyen. Elle a ce pouvoir presque magique de déplacer les normes, les frontières entre ce qui est permis ou non, ce qui est bien et ce qui est mal. Et c’est cette porosité — et, j ’espère, la conscience de celle-ci — que la mode offre à travers ce qu’elle donne à voir.

PARCE QUE L’IMAGE RÉINVENTE ET OUVRE

La photographie a ceci de spécifique qu’elle fabrique une réalité, d’autant plus persistante qu’elle revêt un costume réaliste. « L’essence de la photographie est de ratifier ce qu’elle représente », écrivait Roland Barthes dans son texte La chambre claire (1980). Elle est preuve, par exemple, de notre identité sur nos passeports. En cela, elle a d’ailleurs « remplacé » les vêtements qui faisaient, avant elle, état du statut de celui qui les portait. Et comme elle est preuve, sa fiction intrinsèque — une image n’est pas une réalité, pour citer Platon et sa caverne — influence le réel.

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Cynthia
Casquette en coton, Off-White. Robe en soie, Ellery. Baskets customisées, Dumitrascu.
Réalisation : Yann Weber.

Une nouvelle génération d’acteurs et d’objets de mode – tout comme ce numéro d’Antidote – est convaincue de la puissance de ce secteur dans la construction des individus, et que le vêtement nous permet de devenir un peu plus la personne que l’on veut être. Elle refuse de faire la sourde oreille à ce qui nous entoure, tenter de créer un monde autre — autre que ce qu’il est, autre que celui que l’industrie de la mode fantasme encore et toujours depuis les années 1950, une idée de la civilisation qui appartiendrait à une infime élite. Elle n’a d’autre destin que celui du mé-tissage ; un précipité nécessaire pour éviter l’inceste ; un multiculturalisme aussi naturel que l’air entre dans les poumons.

Alors voilà, c’est avec ces convictions et ces savoir-faire que ce numéro sur les frontières tente de vous donner autre chose à voir : ni de l’information brute — d’autres canaux s’en chargent —, ni la mise en scène des mêmes corps et des mêmes visages dans les mêmes studios aseptisés. Nous avons tous voulu que puissent se construire d’autres images, donc d’autres réalités, (pour) des personnes réelles.

Parce que, oui, choisir ce que l ’on porte, c’est décider qui l’on est. Bien évidemment, porter ce qui n’est pas à soi, ce qui est « illégitime », c’est en détourner le sens, le faire glisser. Le hip-hop américain des années 1990 en total look Ralph Lauren n’a jamais fait croire à personne qu’il s’insérait dans la culture WASP (White Anglo-Saxon Protestant). Au contraire, c ’était une façon de se dire différent mais pas inférieur, de se réinventer autre à travers son propre fantasme. De la même manière, Judith Butler, philosophe et spécialiste des études de genres souligne en quoi les drag queens disent mieux que personne de quoi sont faites les normes genrées, puisqu ’ils déconstruisent, et détachent genre de son contexte pseudo-naturel. La mise en scène de la parure des corps, c ’est la promesse d ’une évolution des rôles.

Cet article est extrait du Magazine Antidote : Borders été 2017

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