Antidote Tamy Glauser Now Generation Benjamin Lennox

Pourquoi la mode est obsédée par les lesbiennes

Texte : Alice Pfeiffer
Photo : Benjamin Lennox pour Magazine Antidote : Now Generation printemps-été 2016

Après des années de Lesbian Chic à l’iconographie érotique destinée aux hommes, ce sont des codes et des célébrités homosexuelles qui fascinent la mode – pour leur refus d’une vie hétéronormée.

Dans la série lesbienne culte des années 2000, The L Word, les personnages principaux créent un diagramme reliant les femmes entre elles par leurs aventures sexuelles. Les bruits de couloir racontent que le bien-nommé The Chart existerait au sein du casting Louis Vuitton, tant sa concentration de mannequins homosexuelles est élevée et grandissante à vue d’œil (ou à vue de jolies demoiselles, plutôt). La mode de la maison semble puiser dans une esthétique queer, et propose blousons de biker, boots, tenues très tomboy. Non pas qu’un look ou qu’un physique soit intrinsèquement gay, bien sûr – mais là, le directeur artistique Nicolas Ghesquière retravaille des codes classiquement trouvés dans les milieux lesbiens, arborés depuis des décennies en guise de signes de reconnaissance.

Il n’est pas le seul : pour sa dernière campagne, Vivienne Westwood présente la très androgyne Tamy Glauser en costume d’homme ; chez Saint Laurent, un couple de femmes à l’apparence garçonne pratiquant le bouche à bouche indique la nouvelle direction de la marque.

antidote-vivienne-westwood-campaign

Campagne Andreas Kronthaler Vivienne Westwood automne-hiver 2016

antidote-vivienne-westwood-campaign-mobile

Campagne Andreas Kronthaler Vivienne Westwood automne-hiver 2016

Cette esthétique est si branchée que le New York Times lui dédie même un article intitulé « Les Hipsters ont détruit mon gaydar » par Krista Burton, journaliste spécialisée dans les problématiques LGBT. « Des piercings au septum ! Des crânes ! Des grosses vestes en cuir ! Au secours, je ne m’y retrouve plus !», raconte-t-elle avec humour au sujet de cette réappropriation en passe de devenir mainstream.

Une mode à laquelle ont bien sûr contribué les liaisons publiques entre Soko et Kristen Stewart, Cara Delevingne et Saint Vincent, la gloire de Ruby Rose, Amber Heard et beaucoup d’autres jeunes it-girls s’aventurant du coté saphique de la force. Après des années de publicités dites Lesbian Chic présentant deux femmes mimant une intimité pour plaire aux hommes, c’est au tour de figures et de codes réellement queer d’influencer le milieu.

Campagne Saint Laurent par Anthony Vaccarello printemps-été 2017

LE LESBIAN CHIC : GAY POUR LE REGARD MASCULIN

Car, vous vous en doutez, c’est loin d’être la première fois que l’idée de deux femmes ensemble titille la mode et la pop culture. Une longue histoire de l’iconographie érotique faussement lesbienne est dévoilée dans le livre Lesbians for Men de Dian Hanson – et qui révèle la fausse avancée de celle-ci.

« Dès les années 70, l’expérience bisexuelle représentait un pied de nez à l’homme… Sauf qu’il ne désapprouvait pas de cette expérience : quand un homme voit deux femmes ensemble, il ne ressent absolument pas la même jalousie qu’il pourrait éprouver à la voir désirée par un homme, comme dans un porno hétéro classique : il connaît un plaisir décuplé à contempler en double ce qu’il aime déjà en simple, et son rêve éternel est d’être invité par ces femmes à les rejoindre. »

Cette esthétique pseudo-houleuse permet donc aux pop stars de se montrer émancipées tout en invitant le regard de l’homme ; quand Britney Spears et Christina Aguilera embrassent goulûment Madonna sur scène, elles remontent en flèche dans les meilleurs classements des magazines masculins. Quand Rihanna et Shakira partagent l’affiche de la chanson Can’t Remember to Forget You, elles s’embrassent tout en chantant leur amour pour un homme inoubliable.

Pour le luxe, ce genre d’imagerie occupe une place trouble : cela choque les marques et les clientèles classiques et permet donc d’attirer une nouvelle fanbase, convaincue d’un revirement iconoclaste – mais approuvé par Monsieur. On peut penser à Marine Vacht pour Chaumet ou Cara Delevingne pour Saint Laurent Beauté, toutes deux embrassant une sorte de double en miroir, et qui enflamment les médias traditionnels.

soko2

L’actrice Soko photographiée par Ren Hang pour Magazine Antidote : Freedom Issue hiver 2017

Pourtant, l’évolution commence là ou la mise en scène s’arrête : dans les déclarations franches de coming out. Les couples de mannequins et actrices grandissantes déclarent haut et fort leur amour mais n’en font pas un outil théâtral et voyeuriste. De Kristen Stewart et Soko, on ne verra qu’une photo de balade main dans la main (et d’un pouce fourré dans la bouche de Kristen), de Cara et Michelle Rodriguez, une ivresse lors d’un match de basketball. C’est la fin des grosses galoches sous les feux des photos de soirées pour faire parler de soi, des « I Kissed a girl and i liked it ». L’existence lesbienne est peu à peu respectée en tant que telle et n’est plus un objet de divertissement patriarcal.

D’UNE ÉVOLUTION SOCIALE À UNE MOUVANCE STYLISTIQUE

Aujourd’hui, cela s’inscrit dans une visibilité et une avancée des droits queer grandissante : le mariage pour tous bien sûr, les Gender Studies autrefois de niche et à présent enseigné dans nombre d’universités ; les sections LGBT grandissantes dans les médias grand public ; l’activisme et coming out de Ellen Page et les prises de paroles de Christine and the Queens, aussi mainstream qu’engagée.

« Si la mode s’intéresse non plus seulement l’esthétique mais à des figures homosexuelles, c’est surement pour leurs associations à une forme de rébellion hors des carcans patriarcaux, une prise d’indépendance. »

«Être lesbienne peut être perçu comme un choix alternatif, une vie sans homme, qui n’est pas dictée par le mariage et la vie de couple traditionnel. Si la mode s’intéresse non plus seulement l’esthétique mais à des figures homosexuelles, c’est sûrement pour leurs associations à une forme de rébellion hors des carcans patriarcaux, une prise d’indépendance », analyse Marie Kirschen, fondatrice et rédactrice en chef du magazine lesbien Well Well Well.

Néanmoins, une limitation demeure : les femmes mises en avant restent particulièrement hétéronormées. Si Cara Delevingne ou Freja Beha Erichsen n’encouragent pas un rapport aguicheur au regard masculin, elles ne le dérangent pas non plus. Fantasme remis à jour ou début d’une plus grande ouverture ? Espérons que ces tops et actrices aux beautés classiques permettent de diversifier les attentes autour de toutes les identités féminines.

À lire aussi :