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Pourquoi Berlin est la nouvelle capitale de la mode

Photo: Yann Weber pour Magazine Antidote : FANTASY hiver 2017-2018. Stylisme : Niki Pauls. Modèle : Karmen Pedaru.
Texte : Alice Pfeiffer

La capitale culturelle du pays, connue pour son clubbing, s’impose aujourd’hui comme ville de mode incontournable pour son streetwear plus philosophique qu’il ne le semble.

Une foule se presse vers une vaste succession de hangars stylisés au cœur d’un quartier industriel de Berlin. Des basses font trembler les murs et frétiller les masses. Nous sommes à l’évènement berlinois du Bread & Butter, autrefois une foire de streetwear relancée l’an dernier par la plateforme de vente en ligne Zalando sous la forme d’un festival de mode, musique et culture. S’y succèdent trois jours de festivités qui compilent expériences culinaires par des chefs étoilés, concerts de FKA Twigs ou M.I.A., conférences données par Vivienne Westwood ou la top féministe Adwoa Aboah, un bal de voguing, ainsi que divers défilés et performances liées au style.

Berceau de l’underground, temple de la musique techno et du clubbing tout terrain, Berlin, en plein renouveau, est une des influences clé de nombreux créatifs dont la consultante et styliste Lotta Volkova. Elle se dit inspirée par le club légendaire le Berghain, qui ne ferme jamais et abrite jour et nuit des fêtards au look bondage, sportif, gothique.

Aujourd’hui, la ville est en passe de devenir l’un des berceaux majeurs de l’avant-garde. Le label GmbH, lancé par le photographe Benjamin Alexander Huseby et le styliste Serhat Isik – et soutenu par Stefano Pilati exilé à Berlin depuis la fin de son contrat avec Ermenegildo Zegna -, propose des collections à base de chutes de matières, uniformes et pièces récupérées, une mode « reflétant la fonctionnalité intrinsèque à la ville », selon le duo. Ottolinger, créé par Christa Bosch & Cosima Gadient, qui se qualifie de « punk couture alpine », juxtapose détails outerwear, textures ultra-travaillées et coupes déconstruites. Et le label Dumitrascu, fondé par la créatrice d’origine roumaine Andra Dumitrascu, imagine des silhouettes inspirées par « une rave en plein air » et mélange matériaux high tech à un travail manuel haute couture. Sa collection printemps-été 2018, nommée Kebaby, est à la fois un clin d’œil à la culture urbaine et au multiculturalisme de la ville.

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Photos de gauche à droite : GmbH, collection printemps-été 2018. Dumitrascu, collection printemps-été 2018. Ottolinger, collection printemps-été 2018. GmbH, collection automne-hiver 2017.

Côté presse, l’édition allemande de Interview Magazine, O32C, Dust, Indie, Blonde, Material Girl ne sont que quelques uns des titres indépendants qui témoignent de cette nouvelle vague.

Berlin 1989 – Berlin 2019 : « Poor but sexy »

Cela fera bientôt trente ans que le mur de Berlin s’est écroulé, en 1989. Cette page de l’histoire apporte un chamboulement dans la ville et une crise qui mène ses habitants à développer une culture underground vivace en guise d’échappatoire. Naissent alors une culture de raves, une scène queer et bondage, l’arrivée de la techno et des drogues en masse.

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Photo : GmbH.

La mode, elle, n’est que secondaire « Le style n’était pas un phénomène de masse mais un choix individuel, jamais mis en cause par le regard extérieur. Les hivers sont longs et rudes et il s’agissait souvent de décisions fonctionnelles. « Poor but sexy » était le slogan de la ville », se souvient Joanna Legid, photographe vivant à Berlin depuis de nombreuses années. Pour elle, le hipster originel serait né à Berlin : un look je-m’en-foutiste, mélange de recup’, de braderies, de trouvailles, pour un mélange accidentel et stylisé au fil du temps. De cela émane une forme de liberté, dictée par l’appartenance à une sous-culture, une préférence musicale, un courant artistique. Lentement, des quartiers bohèmes comme Kreuzberg, Neukölln, Mitte, s’imposent comme les Brooklyn de la ville.

« Berlin est grande, dure, assez moche, lente, sans défi ni pression. On peut donc être soi même comme nulle par ailleurs. Ici, on trouve un vrai culte de la précarité – c’est une façon de refuser les valeurs de Paris, Londres, New York et même celles que vos parents vous ont inculquées »

Pour Andra Dumitrascu, c’est l’absence de pression dans la ville qui nourrit ses créatifs : « Berlin est grande, dure, assez moche, lente, sans défi ni pression. On peut donc être soi même comme nulle par ailleurs. Ici, on trouve un vrai culte de la précarité – c’est une façon de refuser les valeurs de Paris, Londres, New York et même celles que vos parents vous ont inculquées », dit-elle.

« Il n’y a pas de réalité commerciale derrière la mode berlinoise comme il y en a à Paris ou New York, pas de grands investisseurs qui soutiennent les créateurs locaux », ajoute Dogukan Nesanir, styliste d’origine turque basé à Berlin et contributeur du dernier numéro d’Antidote : Fantasy – tout comme Niki Pauls, installée entre Berlin et Paris. Il ajoute que cela a un impact immédiat sur les tenues locales : « On ressent un grand écart entre un certain classicisme à travers le pays, et beaucoup d’habitants de la ville qui se moquent complètement du regard extérieur. Je porte des vieux joggings 24h/24 ici.»

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Photo: Yann Weber pour Magazine Antidote : FANTASY hiver 2017-2018. Stylisme : Dogukan Nesanir. Modèle : Annie Tice.

Suite au boom du streetwear et des marques venant de l’ex-URRS, un look dit « Berghain-Streetwear » selon Joanna Legid, voit le jour là-bas avant de gagner le reste de l’Europe. Impossible de le rater tant il est aujourd’hui omniprésent à Paris. Une fois de plus, ce style est défini par des besoins précis, souligne la DJette Piu Piu, présente pendant le Bread & Butter et qui analyse ce retour au sportswear comme un miroir direct des besoins de ses habitants, « si on compte passer 17 heures en club on a intérêt à être équipé ! », lance-t-elle. Pour elle, une différence clé avec la France demeure : « À Paris, l’idée de réussite prime sur l’expérience, (le Parisien) est habitué à regarder et être regardé, mais le Berlinois, lui, vit ses passions à fond. La conséquence sur le vêtement est nette : radicale, sexuelle, assumée, anti-luxe, anti-superflu. »

« Berlin n’a jamais été une ville de mode, mais plutôt tournée vers l’art, la création brute. C’est une fusion entre la culture, la musique, la communauté, une diversité et une histoire, et qui se nourrit des rêves des gens et des communautés qui y emménagent. »

Pour Mumi Haiti, consultant et directeur de communication pour de nombreuses marques, et une figure clé de ce renouveau, « Berlin n’a jamais été une ville de mode, mais plutôt tournée vers l’art, la création brute. C’est une fusion entre la culture, la musique, la communauté, une diversité et une histoire, et qui se nourrit des rêves des gens et des communautés qui y emménagent. »

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Photo: Yann Weber pour Magazine Antidote : FANTASY hiver 2017-2018. Stylisme : Niki Pauls. Modèle : Karmen Pedaru.

Et si, selon lui, il est impossible de généraliser la scène grandissante en quelques mots et hashtags, une philosophie règne : « Dans un monde en perte de repères […], cette métropole devient une forme d’utopie tournée autour du partage et de la communauté. Elle a peu à voir avec le reste de l’Allemagne, et se voit plutôt comme une plateforme de jeunes penseurs et artistes libérés de toutes attentes classiques. »

« Ici, c’est le manque d’authenticité qui est condamné. Une combinaison en vinyle rouge avec les fesses apparentes c’est génial car elle permet de faire exister ton toi intérieur », ajoute Piu Piu sur cette mode quasi-existentielle. « Être honnête, humain, et ne pas se prendre trop au sérieux » : voici, selon Mumi Haiti, le mot d’ordre de cette nouvelle vague.

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