Michel Gaubert

Michel Gaubert : « Aujourd’hui la mode, c’est comme le salon de l’auto »

© Photos Antoine Harinthe pour magazineantidote.com

Si la mode est avant tout un art visuel, Michel Gaubert en est l’oreille officielle. Derrière ses lunettes et sa barbe, l’illustrateur sonore le plus connu du monde a donné le la à plus de trente saisons de défilés, en créant les univers sonores des maisons de coutures les plus prestigieuses. Intime de Karl Lagerfeld dont il remplit régulièrement l’Ipod, copain de créateurs pointus comme Yaz Bukey, défricheur de talents, sélecteur des compilations colette…  Le maestro survole les tendances et les années grâce à la fraîcheur et  la fantaisie conservées intactes depuis ses débuts de jeune premier aux platines du Palace.  C’est  à l’issue  du sempiternel marathon London / New York / Milan/ Paris qu’il nous reçoit dans son home studio du seizième arrondissement, entouré des siens : Ryan son boyfriend, Boris et Brad, leurs deux chats gris. Propos recueillis par Flora Desprats.

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Bon, j’ose direct ! Il a quoi dans son Ipod, Karl ?
Il écoute de tout, du mambo, Justin Bieber, des trucs que je lui donne. Entre Chanel et Fendi, nous collaborons ensemble sur huit shows par an. Comme on se connaît depuis longtemps, il y a entre nous une conversation très instinctive. Nous avons la même curiosité, même si nos goûts sont différents.

Outre le fait que tu arrives à faire remuer les stiletto les plus sévères des premiers rangs, c’est quoi le style Gaubert ?
Je pense que c’est mélanger ce qui n’est pas mélangeable, comme par exemple les Floys avec la B.O. d’un film de Cronenberg pour le dernier défilé Dior Couture. Un morceau doit te faire ressentir un truc dès la première écoute et cette immédiateté est encore plus indispensable pour un track que tu utilises pour la musique d’un défilé. Sinon,  je n’ai pas un genre de musique défini à part le rythme & blues. J’aime aussi les guilty pleasures comme un bon vieux Toxic de Britney, les Carpenters…

Chaque saison, tu déniches des merveilles. Quelles sont tes trouvailles cette année ?
En ce moment, j’adore le Français Canblaster de Club chevalThe Hight de Kelela. Hier j’ai écouté dix fois la reprise de Hotline bling de Drake par Erykah Badu. Si j’aime un son, je l’écoute plein de fois. Puis il va me faire penser à un lieu, une matière, une situation… Je me fais des petites listes que je ressors avant les shows. Les musiques pour moi sont comme des images, elles doivent te faire voyager quel que soit ton trip, te projeter ailleurs.

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Qu’est-ce-qui t’inspire le plus, la personnalité du créateur ou le vêtement pur ?
Les créateurs ont déjà dans leurs Ipods – pour aller à la gym- les trucs du moment comme du Justin Bieber, du Rihanna ou du Beyoncé. Ils comptent sur moi pour leur apporter des choses plus pointues et mettre en forme le message global du défilé. Mon job c’est de ramener de l’inédit et de l’inattendu sans pour autant partir dans un truc trop bizarre.

C’est toi qui as inventé ton métier. Comment as-tu commencé dans la musique ?
Je suis né à Boulogne à la fin des années 50. Mes parents écoutaient, du jazz,  Gainsbourg, Sarah Vaughan… A six ans, je voulais être une star. Le jeudi après-midi,  parce qu’à l’époque c’était le jour des enfants, je chantais tout ce qui passait à la télé : les Stones, les Beatles, Vartan. Vers 12-13 ans, mon idole c’était David Bowie, sa voix,  ses costumes en satin, son androgynie. Tout mon argent de poche partait dans la musique et les fringues. J’allais a Londres me fournir en disques, je portais des chaussures plateforme et des t-shirt en satin, j’adorais la cold wave, The Clash, The Flying Lezards, Yann Dury, The B-52’s, des sons anglais, allemands. Puis j’ai passé mon bac en Californie où j’ai découvert la black music, la soul, Barry White… Tout ça m’a ouvert l’esprit ! Quand je suis revenu en Europe, il y avait le disco et le punk, qui furent pour moi des mouvements de ralliement. Personnellement j’ai toujours préféré l’esthétique des Sex Pistols à leur musique.

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Parlons de te débuts : comment es tu devenu DJ ?
J’étais serveur dans un resto où je mettais aussi la musique. A l’époque je connaissais tout ce qui sortait par cœur car je passais ma vie dans un magasin de disques qui s’appelait Givaudan, au 201 boulevard Saint Germain (maintenant c’est la boutique Issey Miyake) où bossait un pote. Son boyfriend travaillait au Club 7, la boite de Fabrice Emaer. On était toute une bande et j’étais le petit jeune fou de musique. En 78, ils m’ont proposé de faire le DJ au Palace. On se défonçait pas mal,  mais ça faisait partie d’un tout, Ce qu’on voulait, c’était s’amuser ! On passait des nuits entières là-bas. Je travaillais en bas du Palace, à la Patinoire. J’avais mes habitués. Le rapport à la musique était différent. Aujourd’hui, tout le monde connaît tout. Quand en soirée tu joues des choses que les gens ne connaissent pas, ça les emmerde. A l’époque du Palace, les gens prenaient ce qu’on leur donnait.

Comment as-tu rallié le monde de la mode ?
J’ai ensuite travaillé dans un magasin de disques, Champs Disques. Tous les DJ venaient se fournir là-bas : David Guetta, Bob Sinclar, Dimitri from Paris… Un jour, l’un de mes clients, Karl Lagerfeld, qui collectionnait les disques, m’a demandé de faire la musique de son défilé. C’était en 1990.

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Te souviens-tu de cette bande-son?
Je l’ai composée avec Dimitri from Paris.  On a mélangé  du De la Soul, Soul II Soul avec des valses de Strauss, du Pavarotti, des voix d’opéra. Je me suis pris au jeu.  Après,  je suis parti en Italie, à New York et voilà.

Tu n’es pas un créateur mais tu as une approche d’artiste.
Moi j’aime tripatouiller ! Je cuisine bien, je me fais des looks, et avec la musique c’est pareil !  Depuis l’enfance, j’aime la mode et la musique.

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Justement, est ce que l’industrie de la musique et celle de la mode évoluent à l’unisson ?
Ce qui est symptomatique, de notre époque, c’est qu’il y a trop de choses : trop de musique, trop de mode, trop de films, trop de presse. Et comme le spectre est un peu pollué, c’est difficile de trouver les bonnes choses. Il est beaucoup plus facile  de faire un disque aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Il est aussi plus facile de produire de la musique que de la mode. Donc la musique évolue plus rapidement que la mode. Mais les deux ont le même problème en fin de compte. Dès que quelqu’un fait un truc bien,  tu as vingt suiveurs qui refont pareil en moins bien.  Un exemple, j’adore Drake, Young Thug, DeJ Loaf en hip-hop. Mais ils ont une armée de mauvais copieurs. En mode,  c’est la même chose. S’il y a une tendance cool en septembre à Paris, tu vas la retrouver sur les podiums new-yorkais en février. Il y a un surdosage.

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Tu es dans la mode depuis plus de vingt-cinq ans. Comment, selon toi, a évolué le business ?
Ce n’est plus la même chose du tout. Fin 90, il y avait une semaine entre les défilés de Milan et ceux de Paris. Chaque maison avait sa personnalité, son caractère. Aujourd’hui la mode, c’est comme le salon de l’auto ! C’est beaucoup plus compétitif, plus mercantile. Toutes les maisons veulent vendre davantage, faire la compétition avec les copains. Tout le monde a la même cible, cette femme entre 30 et 40 ans qui à les moyens de s’habiller. Chaque maison a son créateur star qui doit faire des défilés aux quatre coins du monde pour épater les journalistes, avec des mannequins que personne d’autre n’a. Il y a même des artistes contemporains affiliés aux maisons maintenant.  Tout n’est plus que business, on a perdu le côté laboratoire et expérimental d’avant. La spontanéité s’est envolée.

Que te souhaiter pour le futur?
Je suis ouvert à tout.

A découvrir aussi : le fabuleux compte Instagram de Michel Gaubert

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