Michele Lamy Antidote

Qui est Michèle Lamy, la femme derrière Rick Owens ?

Si Michèle Lamy cultive un mystère autour d’elle-même et du rôle qu’elle occupe chez Rick Owens, il y a bien une chose qu’elle ne peut cacher : son intrépide volonté à oser. Son dernier projet, une péniche dédiée à l’accueil d’artistes venus d’horizons différents, est le plus récent moyen qu’elle ait trouvé pour tendre vers un monde meilleur.

Michèle Lamy a vécu en l’espace de 72 ans plus que la majorité d’entre nous pourrait l’imaginer. Elle est l’incarnation humaine d’un chat noir aux neuf vies qui plane sur le monde et laisse un sillage de mystère et de fascination. Au lieu d’un pelage noir et brillant, Michèle Lamy a de longues mèches ébène, des doigts recouverts d’encre, un trait noir entre les sourcils et des empreintes de khôl charbonneux pour souligner son regard perçant. Son corps svelte et tonique est enveloppé dans les créations sombres de son mari Rick Owens. Et quant à sa voix, elle résonne comme un ronronnement. À chaque énoncé qu’elle émet, une gamme de sons profonds et vibrants converge pour former des mots. Chacune de ses vies a été une aventure en soi. Si Lamy en venait un jour à prendre la plume et écrire un livre pour raconter l’histoire de sa vie, il se rangerait sûrement dans la collection : « Choisis ta propre aventure ». Ce serait une autobiographie où chacun des choix pris au fil des pages conduirait à un dénouement excitant et totalement inattendu. Féministe intrépide, cette femme mène une existence riche et totale, fondée sur des collaborations artistiques.

« Je n’ai pas de temps pour les regrets, je n’y pense pas, lance-t-elle alors qu’elle se prélasse au soleil dans la véranda située à l’arrière du siège de Rick Owens, avant que celui-ci ne présente son défilé printemps-été 2017. Je suis persuadée que si je pensais à ce genre de choses, ça pourrait aboutir à quelque chose, mais j’ai du mal à regarder en arrière. Je pense constamment au futur. » Mais pour tenter de comprendre la fascinante femme qu’est devenue Michèle Lamy, il faut se plonger dans son passé.

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Une photo publiée par lalamichmich (@lalamichmich) le

Née en France dans le département du Jura, elle grandit dans une famille dont l’intérêt pour la religion se fait mitigé, bien qu’elle poursuive sa scolarité dans un établissement catholique entre 9 et 16 ans. « Je jouais toujours des tours aux nonnes », confesse Lamy. Au sein du nid familial, la liberté de pensée et d’expression est encouragée. « Mon grand-père pensait que les règles de circulation ne s’appliquaient pas à lui et il s’en défaisait toujours », raconte-t-elle avec un sourire, faisant scintiller au soleil sa dent incrustée d’or et de diamant.

Ses parents se rencontrent dans les bois pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa mère se chargeait alors d’apporter des provisions aux réfugiés en forêt, et son père, un alpiniste, aidait certains d’entre eux à traverser les Alpes pour rejoindre la plus sûre Suisse. Lamy raconte une enfance entourée d’artistes et de « gens qui croyaient en l’humanité » mais se souvient que la guerre avait rendu bon nombre de ses amis orphelins. « Cela vous fait réaliser à quel point la vie est précieuse et que la vivre pleinement est indispensable. J’ai toujours été un enfant très curieux. Et d’une certaine façon, j’ai toujours eu le sentiment rassurant que si jamais je me retrouvais un jour dans une situation compliquée, quelqu’un viendrait m’aider à m’en sortir », dit-elle en songeant à ces années passées.

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Photo : Ren Hang pour Magazine Antidote : The Freedom Issue

Peut-être est-ce ce sentiment de sécurité qui a donné à Michèle Lamy cette impression d’invincibilité tout au long de sa vie. Par le passé, elle a travaillé en tant que danseuse de cabaret, puis en tant qu’avocate de la défense dans les tumultueuses années soixante et soixante-dix. Mais elle assure que sa vraie conscience de la liberté remonte à son départ de la France pour Los Angeles en 1979. « Je pense que déménager dans un pays étranger, n’importe où à l’extérieur de votre pays d’origine, vous aide immédiatement à vous sentir libre de faire beaucoup de choses », explique-t-elle.

La Cité des anges fut son lieu de résidence pendant près de vingt-cinq ans. Et elles se sont respectivement influencées. C’est là-bas que Lamy a dit oui à son premier mari et a donné naissance à sa fille Scarlett Rouge. C’est aussi l’endroit où elle a ouvert deux restaurants, le Café des Artistes et Les Deux Cafés, qui devinrent des cantines locales pour artistes et autres personnalités créatives. À cette période, elle a aussi lancé une ligne de vêtements de niche baptisée Lamy, pour laquelle une jeune recrue répondant au nom de Rick Owens fut embauchée pour l’aider à la découpe des patrons.

En matière de création, Owens et Lamy sont aux antipodes. « Le travail en équipe est la seule façon dont j’aime être créative. Je m’entoure d’artistes et de façon organique, ça devient quelque chose. Rick est tout le contraire. Il est solitaire. Tout se passe dans sa propre tête », rapporte Lamy. Mais le dicton qui assure que les opposés s’attirent est peut-être la raison pour laquelle les deux sont tombés amoureux l’un de l’autre et ont su construire en duo une vie et un business prospères depuis plus de 27 ans.

« Le travail en équipe est la seule façon dont j’aime être créative. Je m’entoure d’artistes et de façon organique, ça devient quelque chose. Rick est tout le contraire. Il est solitaire. Tout se passe dans sa propre tête. »

Michèle Lamy raconte que la façon dont elle et Owens travaillent ensemble est quelque peu détournée. « L’influence que j’exerce sur lui est indirecte, admet-elle. Nous discutons ensemble et parfois ça éveille quelque chose. C’est plutôt génial. Ce n’est pas toujours facile, mais nous avons construit quelque chose ensemble. Cette entreprise est comme notre enfant. »

Elle révèle aussi que lors de son retour à Paris avec Owens en 2003, elle s’est sentie, pour la première fois de sa vie, à la dérive. « J’ai eu l’impression d’avoir comme perdu ma voix parce que je ne savais pas exactement ce que j’avais envie de faire », dit-elle. Mais elle trouve rapidement une échappatoire à sa créativité dans la conception des meubles, des bijoux et des projets d’architecture d’intérieur de la marque Rick Owens. Elle imagine aujourd’hui des pièces extraordinaires dont le mot d’ordre est l’élégance imposante. Ces objets d’art qui allient beauté brute de l’industriel et mondes naturels transcendent incontestablement les deux aspects de ces éléments fondateurs.

« Je me trouve dans une phase de ma vie où je suis sollicitée pour beaucoup de choses et je dis oui à tout parce que, pourquoi pas ! J’aurais dû partir à la retraite il y a des années, mais je ne me sens pas vieille et je peux faire tout ce dont j’ai envie. Je peux danser », assure Lamy.

Et là où elle préfère aujourd’hui danser, c’est à bord d’une péniche. L’an dernier, Owens et elle ont aménagé une barge avant de la faire naviguer jusqu’à la Biennale de Venise. Baptisé « Bargenale », ils ont ancré ce hub artistique flottant sur l’île de Certosa. Aux commandes du restaurant de la péniche, un chef congolais de 24 ans découvert par Lamy et nommé Dieuveil Malonga concoctait des plats issus de l’afro-fusion tandis que des artistes exposaient temporairement leurs travaux et qu’un improvisé studio d’enregistrement se voyait investi par un certain A$AP Rocky.

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« J’aime construire des choses. Mais elles ne doivent pas nécessairement durer. Elles peuvent être éphémères. Puis il y a l’envie perpétuelle de surprise. J’organise donc mes propres surprises. Il y a toujours une part de risque dans ce que j’entreprends. Mais je suis toujours ouverte à entreprendre, ça ne me fait pas peur du tout », certifie-t-elle. Lamy est emballée à l’idée de reproduire l’idée de la barge mais seulement selon son idée originelle. « J’ai déjà dit que mon rêve est d’aller à Chypre, ou quelque part par là, et d’inviter sur la barge des femmes palestiniennes et israéliennes. Avec la musique, la nourriture et tout, on pourra peut-être trouver une solution aux guerres », explique-t-elle.

Une récente rencontre fortuite avec quelqu’un qui a eu vent de cette idée de barge de la paix, dispose de connexions en Israël et souhaite concrétiser ce projet, laisse Michèle Lamy, penser que ce rêve deviendra peut-être un jour réalité. « Les choses vont commencer à changer seulement si les femmes le font. C’est la seule façon de gagner les guerres », dit-elle avec la détermination d’acier qui la caractérise.

Au regard de la vie qu’a menée Lamy jusqu’à présent, il est difficile de ne pas croire en la réalisation prochaine de son souhait. Armée d’une ténacité sans faille, elle pourrait bien être le type de diplomate créatif à même de réussir là ou d’autres ont échoué. « Je pense qu’il est temps pour moi de céder ma place. Avec tout ce que j’ai fait au cours de ma vie, j’ai le sentiment que le bon moment est arrivé. La barge est un symbole de cela. Et je pense que son succès a été immense », prononce Michèle Lamy des étincelles plein les yeux et une excitation à peine contenue pour la prochaine aventure d’une vie remarquable.

Cet article est extrait du dernier numéro du Magazine Antidote : The Freedom Issue, disponible sur notre eshop.

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