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Pourquoi les Métiers d’Art sont-ils toujours aussi indispensables pour la mode ?

Photos : Davit Giorgadze pour Antidote : Survival printemps-été 2019. Texte : Marta Represa.
Modèle : Marjan Jonkman @Women Management. Stylisme : Yann Weber. Casting : Bert Martirosyan. Coiffure : Laurent Philippon @Calliste. Maquillage : Marie Duhart @Bryant Artists.

Antidote a eu l’honneur de photographier la dernière collection de Karl Lagerfeld pour Chanel Haute Couture, mise en scène dans le nouveau numéro printemps-été 2019 du magazine. Le créateur y célébrait une nouvelle fois sa fascination pour les Métiers d’Art, dont il œuvrait à perpétuer l’héritage sous l’égide de la Maison Chanel. Le 5 mars dernier, en guise d’ultime adieu, sa dernière collection de prêt-à-porter pour la maison française a ensuite été dévoilée devant un public bouleversé par sa disparition, après une minute de silence en son hommage. Rest In Paradise Karl.

Le 22 janvier dernier Paris se réveillait sous la neige, mais la planète Chanel était ensoleillée. Sous les coupoles en verre du Grand Palais, une villa avec un jardin méditerranéen accueillait le défilé haute couture printemps-été 2019 de la maison. La collection, inspirée du XVIIIe siècle – la période préférée de Karl Lagerfeld – était un hommage aux marchands merciers qui, à l’époque, fournissaient l’élite parisienne de toutes sortes d’objets de luxe (joaillerie, porcelaine, soie, tapisserie…). L’ensemble des pièces – jupes aux plissés ultra-volumineux, broderies en bronze et métal émaillé imitant la porcelaine de Sèvres, ainsi qu’un maillot de bain de mariée entièrement couvert de paillettes, entre autres – était aussi une célébration de ce que les artisans français travaillant dans la mode sont capables d’accomplir en plein XXIe siècle. Deux jours plus tard, à Pantin, l’atmosphère est détendue. C’est ici, à 30 minutes en voiture de la célèbre boutique Chanel rue Cambon, que quatre des ateliers des Métiers d’Art sont réunis, dans un bâtiment sans ornement et aux couloirs labyrinthiques. Et pourtant, c’est bien ici que se créent certaines des pièces les plus exceptionnelles au monde. Après le rush de la Fashion Week, et juste avant le week-end, plusieurs artisans confectionnent des camélias en maille chez Lemarié, d’autres assemblent des scarabées de la dernière collection des Métiers d’Art inspirée par l’Égypte antique chez Goossens, alors que chez Lesage, quelques brodeuses complètent des échantillons pour une prochaine collection.

Les Métiers d’Art de la Mode sont uniques au monde. Comme nous l’explique Madame Cécile, Première d’atelier flou Chanel Haute Couture (pas de nom de famille, tradition oblige), « ils sont indispensables à la Haute Couture. Ce sont, tout comme nous, des métiers qui s’apprennent au fil des années. Faire, refaire, défaire… Apprendre la patience, la persévérance, l’humilité… Nous parlons le même langage. Eux aussi doivent respecter des délais que nous leur imposons. Il faut une grande organisation, comme dans nos ateliers. Nous avons une grande complicité ».

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Veste tunique entièrement brodée, jupe en satin et tulle plissé et bottines en satin, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maisons d’art, fleuriste Lemarié et chausseur Massaro. Beauté : Chanel. Sur les yeux, Calligraphie de Chanel Hyperblack, stylo yeux waterproof Noir Intense, mascara Le Volume Révolution de Chanel Noir. Sur les lèvres, Rouge Allure Liquid Powder Avant-Gardiste.

Il s’agit donc de l’ensemble des maisons d’art et des manufactures situées en France, et en Europe, qui offrent leur savoir-faire artisanal à toute une série de marques et maisons à travers le monde : de parures de souliers fabriquées sur mesure en passant par des broderies, des plissés, des chapeaux, des dentelles ou même de la maille. « Dans notre cas, explique Patrick Goossens, directeur artistique chez l’orfèvre Goossens, c’était mon père qui, immédiatement après la guerre, a établi son atelier et s’est vite fait repérer par Mademoiselle Chanel et Cristóbal Balenciaga. Depuis, il a confectionné des parures pour les deux pendant des décennies. Pourtant, lorsque j’ai commencé à travailler avec lui, à 19 ans, au début des années 70, il était en pleine traversée du désert ».

En effet, l’avènement du prêt-à-porter, la métamorphose du style de vie des femmes et les valeurs changeantes post-sixties rendent la Haute Couture de plus en plus surannée. L’existence même de l’artisanat traditionnel est vite menacée. Jusqu’à ce que, sous l’égide de Karl Lagerfeld, Chanel achète le parurier Desrues en 1985. D’autres ateliers suivent : le brodeur Lesage, le chapelier Maison Michel, le plumassier Lemarié, le plisseur Lognon… et, en 2005, Goossens. Loin de s’arrêter là, la Maison Chanel à travers sa filiale Paraffection et sous l’impulsion de Bruno Pavlovsky – président des activités mode de Chanel –  continue d’acquérir des ateliers, aujourd’hui au nombre de 26. L’objectif ? Éviter la disparition d’un patrimoine unique tout en offrant une stabilité financière, ainsi que la possibilité d’innover et de sourcer de nouvelles matières et techniques. La particularité ? Même si toutes ces manufactures appartiennent à Chanel, elles continuent de travailler avec tout un ensemble de marques françaises et internationales.

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À gauche : Robe en crêpe brodée et tulle plissé, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maison d’art, plisseur Lognon.

À droite : Robe en tulle à volants et galons brodés de cristaux, Chanel Haute Couture printemps-été 2019.

Jusque-là, pari réussi. « Lorsque je suis arrivée chez Lemarié, il y a bientôt neuf ans, l’atelier – encore dans son QG historique de la rue du Faubourg Saint-Denis – comptait à peine 17 personnes, principalement des femmes en fin de carrière », se souvient Christelle Kocher, directrice artistique chez Lemarié depuis 2011, l’atelier spécialisé en réalisation de fleurs et plumasseries. « J’ai rencontré Virginie Viard (directrice du studio Chanel, ndlr) puis Karl Lagerfeld, qui m’ont chargé de redonner un souffle nouveau à la maison. Aujourd’hui nous sommes 80, avec une grande majorité d’artisans ayant entre 30 et 35 ans, passionnés et dynamiques. Le reste de l’équipe transmet son savoir-faire », continue-t-elle. La raison de cet intérêt renouvelé des nouvelles générations pour les métiers manuels ? « Il s’agit de professions qui ont longtemps été délaissées, tout comme la transmission du patrimoine. Aujourd’hui, on redécouvre l’importance de tout cela, on apprécie à nouveau le plaisir des choses bien faites, que ce soit un bon pain ou une broderie exceptionnelle », affirme Christelle Kocher. Un phénomène est d’ailleurs de plus en plus fréquent parmi les nouvelles équipes : celui des profils reconvertis. « Nous comptons parmi nous des artisans de plusieurs nationalités – italienne, chinoise, anglaise, allemande… –, mais aussi issus de parcours complètement différents : des anciens professeurs de lettres, des ballerines, des gens de l’industrie cinématographique ou des profils issus de professions intellectuelles ». « La jeune génération pense différemment, ajoute Patrick Goossens. Souvent les gens sont frustrés par le travail purement abstrait, le fait de ne voir ce qu’on fait que sur un écran d’ordinateur. Quelque part, c’est très rassurant de rentrer chez soi le soir en sachant exactement quel travail on a réalisé. Et puis, aujourd’hui l’artisanat classique se frotte à des métiers inédits comme l’informatique ou le design 3D. On devient sans cesse plus ouverts et curieux d’apprendre des choses nouvelles. Tout cela donne un souffle d’air frais à la profession, et un mélange absolument génial », conclue-t-il.

Les directeurs artistiques vont de concert pour nous expliquer que les métiers d’art sont parfois l’objet de préjugés. Contrairement aux idées reçues, ils précisent que l’artisanat n’est pas un métier « non qualifié » et que la formation demande beaucoup de temps et de dévotion. « L’école et la formation spécifique durent forcément plusieurs années dans des établissements ultra spécialisés – comme le Lycée Octave Feuillet dans le 16e arrondissement. Celui-ci est par exemple reconnu à l’international pour ses formations en broderie qui peuvent durer jusqu’à cinq ans pour devenir brodeur émérite. Il faut donc laisser tomber les aprioris ». Heureusement, peu à peu, les préjugés disparaissent. Les équipes au sein des Métiers d’Art grandissent tellement que bientôt le QG de Paraffection à Pantin ne suffira plus. C’est pourquoi, il y a un peu plus d’un an, Chanel annonçait la construction – débutée en octobre dernier – d’un nouveau site de plus de 25.000 mètres carrés situé à la Porte d’Aubervilliers, tout près du 19e arrondissement. Le bâtiment, conçu par l’architecte Rudy Riccioti et qui sera prêt en 2020, s’étendra sur six niveaux et deux sous-sols et intégrera des innovations en matière de technologie et de développement durable.

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À gauche : Robe en mousseline et galons brodés, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maison d’art, brodeur Montex.

À droite : Tailleur en crêpe de soie plissé, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maison d’art, plisseur Lognon.

Une métamorphose qui n’est que le reflet de celles que traversent les Métiers d’Art. À l’heure où le business model se transforme, ces derniers, qui continuent de travailler fidèlement avec les plus grandes maisons de luxe, s’adaptent au changement de l’industrie : « La technicité de base reste la même, certes, mais le reste de notre travail évolue ; entre autres choses, aujourd’hui nous nous déplaçons partout ou presque dans le monde pour notre clientèle », révèle Madame Cécile. Chez Lesage, où les murs de l’une des pièces sont entièrement couverts de petites boîtes noires contenant les archives de la maison – comme des broderies surréalistes d’Elsa Schiaparelli inspirées par Salvador Dalí –, il n’est pas rare de croiser des représentants de grandes marques de mode institutionnelles, tout comme ceux de jeunes labels émergents. Dès son arrivée à la direction artisitique de Lemarié, Christelle Kocher s’est par exemple mise à travailler pour des créateurs indépendants de prêt-à-porter, du britannique Christopher Kane aux New Yorkais de Proenza Schouler : « Créer des liens globaux, généreux, d’ouverture, de mixité et de diversité, voilà ce qui m’intéresse, explique Christelle Kocher. Un de mes objectifs est de participer à rendre plus accessible le travail des Métiers d’Art. En même temps, je pense qu’aujourd’hui les gens ont aussi de plus en plus envie de consommer des objets qui ont une valeur culturelle et une qualité intrinsèque ».

« Sans les Métiers d’Art, comment toutes ces maisons françaises et internationales pourraient revendiquer la qualité, la créativité et l’excellence que leurs clients attendent d’elles ? Le luxe à la française n’existerait plus. »

Même quelques marques masculines audacieuses commencent aussi à s’y mettre. C’est le cas du label parisien Pigalle. Pour son fondateur et directeur artistique Stéphane Ashpool, faire appel aux Métiers d’Art va de soi : « Je viens du sport mais, ayant grandi à Paris, je suis fasciné par la couture. Lemarié, Lesage, Goossens… Ce sont des noms qui m’ont toujours fait rêver », révèle-t-il. Pour lui, ce rêve devient réalité en 2015, année où il remporte le prix de l’ANDAM, parrainé à ce moment-là par Chanel. « Cela m’a donné la possibilité de rencontrer Bruno Pavlovsky, qui fut un mentor ». Stéphane conçoit alors une première collection capsule de quatre pièces entièrement brodées, exposées aux vitrines du concept store Colette, qui est vite sold out. « À notre grande joie et surprise ! Car les prix fluctuaient entre les 5000 et les 10 000 euros. Cela m’a fait découvrir qu’une certaine clientèle masculine était aussi friande de cette maîtrise ». Le créateur admet pourtant que ce n’est pas toujours facile de jongler entre prix des pièces et savoir-faire. « C’est toujours un défi, et un travail d’équipe avec les ateliers. Avec le temps, nous avons appris à utiliser ces techniques de façons différentes. En brodant une seule manche ou un détail au lieu de toute une pièce par exemple, ou en utilisant un plissé Lognon (oui, il y a aussi un atelier spécialisé dans les plissés) juste sur un dos. C’est une façon de maintenir un prix moins coûteux ». Interrogé au sujet de la survie des Métiers d’Art ailleurs que dans la pure tradition de la Haute Couture, Stéphane s’enthousiasme : « Il y a encore énormément de choses à faire. Je crois que pour les marques, il s’agit de ne jamais négliger les choses bien faites. Mais aussi d’être malin pour trouver de nouvelles matières ainsi que des nouvelles façons d’y intégrer le savoir-faire de l’artisanat. Les Métiers d’Art, eux, continuent de prendre des risques pour innover ».

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Robe entièrement brodée de paillettes et de fleurs en céramique, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maison d’art, brodeur Montex.

Ce que, ces dernières années, ils font de plus en plus fréquemment, avec des initiatives toujours plus créatives. La filiale Paraffection a par exemple offert les machines à coudre du nouvel atelier Pigalle à la Goutte d’Or, où une dizaine de personnes confectionnent les collections de la marque, mais aussi des prototypes de tout un ensemble de marques mainstream de prêt-à-porter, le tout en formant des jeunes du quartier aux métiers de la mode. Quant au dernier projet de la maison Chanel, annoncé en janvier, il s’agit de la création d’un nouveau prix au sein de la 34e édition du Festival de Hyères (du 25 au 29 avril 2019). Ce premier prix des Métiers d’Art sera attribué à la meilleure collaboration entre les dix finalistes du concours et dix des Métiers d’Art. Soit les débuts de nouveaux partenariats destinés à protéger la jeune création indépendante tout autant que l’excellence artisanale ? « Car, finalement, est-ce que les Métiers d’Art sont toujours menacés ? La question est difficile », reconnaît Hubert Barrère, directeur artistique de la maison Lesage.

Assis à son bureau – dans une pièce lumineuse envahie de bouquins, crayons, échantillons de broderies de la dernière collection Chanel épinglés sur le mur, et vernis à ongles Chanel de toutes les couleurs imaginables – celui qui connaît bien les réalités du marché de la mode prend un air pensif. « Ce seront toujours des métiers fragiles », dit-il finalement. Particulièrement dans un univers qui privilégie les structures corporate et le capitalisme débridé ? « Oui, au sens où le travail est toujours effectué dans des petits ateliers au sein desquels un artisan passionné, avec une maîtrise du métier et du goût, entouré de quelques personnes, s’occupe de quasiment tout. L’échelle est celle qu’elle est et la structure ne peut pas grandir à l’infini ». Comment l’artisanat peut-il donc s’adapter aux réalités changeantes du marché de la mode ? La réponse d’Hubert est surprenante. « Et si on se posait la question contraire ? Comment le marché de la mode peut il s’adapter à la réalité et au savoir-faire des Métiers d’Art ? ».

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À gauche : Maillot et bonnet de bain entièrement brodés de perles, paillettes et fleurs, voile en tulle pailleté, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maison d’art, brodeur Lesage.

À droite : Tailleur en tweed argenté, Chanel Haute Couture printemps-été 2019.

Et pourquoi pas ? C’est peut-être justement dans cet esprit, à rebours de tous les maux du XXIe siècle, que les Métiers d’Arts retrouveront toute leur force. C’est déjà le cas, selon Patrick Goossens, de par leurs rapports avec la technologie. « Évidemment les métiers évoluent, nous nous adaptons et nous nous servons de la technologie pour faire certaines choses de manière beaucoup plus rapide qu’auparavant. Mais la touche humaine ne sera jamais désuète », affirme-t-il. « Prenez par exemple le monde de la haute joaillerie : un manque réel de savoir-faire depuis les années 80 s’est éventuellement traduit en une dépendance excessive vis-à-vis de la technologie. Résultat, nous avons aujourd’hui des pièces beaucoup trop parfaites, sans âme. Une pièce faite à la main aura aussi un standard de perfection, pourtant il y a toujours une irrégularité minuscule, imperceptible à l’œil mais qui lui confèrera toute sa vie. Et puis, au moment où tout dépend de la technologie, je crois de pied ferme à l’expertise humaine et à la pertinence du travail manuel », conclue-t-il.

« Nous avons peut-être plus de force que nous le pensons, ajoute Hubert Barrère. Car, sans les Métiers d’Art, comment toutes ces maisons françaises et internationales pourraient revendiquer la qualité, la créativité et l’excellence que leurs clients attendent d’elles ? Le luxe à la française n’existerait plus ». Bien sûr, cela dépend de ce qu’on entend par « luxe ». S’agit-il d’une marque, un logo, un vêtement cher donc « exclusif » ? Ou de quelque chose de bien plus intemporel ? Paradoxalement, pour des métiers manuels, les Métiers d’Art posent toute une série de questions philosophiques… « Il y a une raison pour laquelle les idées de “ temps ” et de “ luxe ” sont tellement liées : fabriquer un beau vêtement, vraiment bien fait, prend beaucoup de temps. C’est donc un processus coûteux… Comme on dit, le vrai luxe est celui qui se répare », ajoute Hubert en riant. En ce sens là, le luxe classique, qui se transmet de génération en génération et qui est plus inspiré par la créativité que par l’appât du gain, s’inscrit entièrement dans la tendance. « Il est l’antidote à la mode Kleenex, la réponse à une certaine crise de civilisation et à un questionnement ». Parce qu’il est original, slow, durable, éthique, traçable, écologiquement et socialement responsable : une robe Chanel est fabriquée entre Pantin et la rue Cambon, avec une empreinte carbone minimale et des salaires justes tout au long du chemin. Mais il est aussi, par dessus tout, beau. Et éternel.

Cet article est extrait de Antidote : Survival printemps-été 2019, photographié par Davit Giorgadze.

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Le 22 janvier dernier Paris se réveillait sous la neige, mais la planète Chanel était ensoleillée. Sous les coupoles en verre du Grand Palais, une villa avec un jardin méditerranéen accueillait le défilé haute couture printemps-été 2019 de la maison. La collection, inspirée du XVIIIe siècle – la période préférée de Karl Lagerfeld – était un hommage aux marchands merciers qui, à l’époque, fournissaient l’élite parisienne de toutes sortes d’objets de luxe (joaillerie, porcelaine, soie, tapisserie…). L’ensemble des pièces – jupes aux plissés ultra-volumineux, broderies en bronze et métal émaillé imitant la porcelaine de Sèvres, ainsi qu’un maillot de bain de mariée entièrement couvert de paillettes, entre autres – était aussi une célébration de ce que les artisans français travaillant dans la mode sont capables d’accomplir en plein XXIe siècle. Deux jours plus tard, à Pantin, l’atmosphère est détendue. C’est ici, à 30 minutes en voiture de la célèbre boutique Chanel rue Cambon, que quatre des ateliers des Métiers d’Art sont réunis, dans un bâtiment sans ornement et aux couloirs labyrinthiques. Et pourtant, c’est bien ici que se créent certaines des pièces les plus exceptionnelles au monde. Après le rush de la Fashion Week, et juste avant le week-end, plusieurs artisans confectionnent des camélias en maille chez Lemarié, d’autres assemblent des scarabées de la dernière collection des Métiers d’Art inspirée par l’Égypte antique chez Goossens, alors que chez Lesage, quelques brodeuses complètent des échantillons pour une prochaine collection.

Les Métiers d’Art de la Mode sont uniques au monde. Comme nous l’explique Madame Cécile, Première d’atelier flou Chanel Haute Couture (pas de nom de famille, tradition oblige), « ils sont indispensables à la Haute Couture. Ce sont, tout comme nous, des métiers qui s’apprennent au fil des années. Faire, refaire, défaire… Apprendre la patience, la persévérance, l’humilité… Nous parlons le même langage. Eux aussi doivent respecter des délais que nous leur imposons. Il faut une grande organisation, comme dans nos ateliers. Nous avons une grande complicité ».

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Veste tunique entièrement brodée, jupe en satin et tulle plissé et bottines en satin, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maisons d’art, fleuriste Lemarié et chausseur Massaro. Beauté : Chanel. Sur les yeux, Calligraphie de Chanel Hyperblack, stylo yeux waterproof Noir Intense, mascara Le Volume Révolution de Chanel Noir. Sur les lèvres, Rouge Allure Liquid Powder Avant-Gardiste.

Il s’agit donc de l’ensemble des maisons d’art et des manufactures situées en France, et en Europe, qui offrent leur savoir-faire artisanal à toute une série de marques et maisons à travers le monde : de parures de souliers fabriquées sur mesure en passant par des broderies, des plissés, des chapeaux, des dentelles ou même de la maille. « Dans notre cas, explique Patrick Goossens, directeur artistique chez l’orfèvre Goossens, c’était mon père qui, immédiatement après la guerre, a établi son atelier et s’est vite fait repérer par Mademoiselle Chanel et Cristóbal Balenciaga. Depuis, il a confectionné des parures pour les deux pendant des décennies. Pourtant, lorsque j’ai commencé à travailler avec lui, à 19 ans, au début des années 70, il était en pleine traversée du désert ».

En effet, l’avènement du prêt-à-porter, la métamorphose du style de vie des femmes et les valeurs changeantes post-sixties rendent la Haute Couture de plus en plus surannée. L’existence même de l’artisanat traditionnel est vite menacée. Jusqu’à ce que, sous l’égide de Karl Lagerfeld, Chanel achète le parurier Desrues en 1985. D’autres ateliers suivent : le brodeur Lesage, le chapelier Maison Michel, le plumassier Lemarié, le plisseur Lognon… et, en 2005, Goossens. Loin de s’arrêter là, la Maison Chanel à travers sa filiale Paraffection et sous l’impulsion de Bruno Pavlovsky – président des activités mode de Chanel –  continue d’acquérir des ateliers, aujourd’hui au nombre de 26. L’objectif ? Éviter la disparition d’un patrimoine unique tout en offrant une stabilité financière, ainsi que la possibilité d’innover et de sourcer de nouvelles matières et techniques. La particularité ? Même si toutes ces manufactures appartiennent à Chanel, elles continuent de travailler avec tout un ensemble de marques françaises et internationales.

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Robe en crêpe brodée et tulle plissé, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maison d’art, plisseur Lognon.

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Robe en tulle à volants et galons brodés de cristaux, Chanel Haute Couture printemps-été 2019.

Jusque-là, pari réussi. « Lorsque je suis arrivée chez Lemarié, il y a bientôt neuf ans, l’atelier – encore dans son QG historique de la rue du Faubourg Saint-Denis – comptait à peine 17 personnes, principalement des femmes en fin de carrière », se souvient Christelle Kocher, directrice artistique chez Lemarié depuis 2011, l’atelier spécialisé en réalisation de fleurs et plumasseries. « J’ai rencontré Virginie Viard (directrice du studio Chanel, ndlr) puis Karl Lagerfeld, qui m’ont chargé de redonner un souffle nouveau à la maison. Aujourd’hui nous sommes 80, avec une grande majorité d’artisans ayant entre 30 et 35 ans, passionnés et dynamiques. Le reste de l’équipe transmet son savoir-faire », continue-t-elle. La raison de cet intérêt renouvelé des nouvelles générations pour les métiers manuels ? « Il s’agit de professions qui ont longtemps été délaissées, tout comme la transmission du patrimoine. Aujourd’hui, on redécouvre l’importance de tout cela, on apprécie à nouveau le plaisir des choses bien faites, que ce soit un bon pain ou une broderie exceptionnelle », affirme Christelle Kocher. Un phénomène est d’ailleurs de plus en plus fréquent parmi les nouvelles équipes : celui des profils reconvertis. « Nous comptons parmi nous des artisans de plusieurs nationalités – italienne, chinoise, anglaise, allemande… –, mais aussi issus de parcours complètement différents : des anciens professeurs de lettres, des ballerines, des gens de l’industrie cinématographique ou des profils issus de professions intellectuelles ». « La jeune génération pense différemment, ajoute Patrick Goossens. Souvent les gens sont frustrés par le travail purement abstrait, le fait de ne voir ce qu’on fait que sur un écran d’ordinateur. Quelque part, c’est très rassurant de rentrer chez soi le soir en sachant exactement quel travail on a réalisé. Et puis, aujourd’hui l’artisanat classique se frotte à des métiers inédits comme l’informatique ou le design 3D. On devient sans cesse plus ouverts et curieux d’apprendre des choses nouvelles. Tout cela donne un souffle d’air frais à la profession, et un mélange absolument génial », conclue-t-il.

Les directeurs artistiques vont de concert pour nous expliquer que les métiers d’art sont parfois l’objet de préjugés. Contrairement aux idées reçues, ils précisent que l’artisanat n’est pas un métier « non qualifié » et que la formation demande beaucoup de temps et de dévotion. « L’école et la formation spécifique durent forcément plusieurs années dans des établissements ultra spécialisés – comme le Lycée Octave Feuillet dans le 16e arrondissement. Celui-ci est par exemple reconnu à l’international pour ses formations en broderie qui peuvent durer jusqu’à cinq ans pour devenir brodeur émérite. Il faut donc laisser tomber les aprioris ». Heureusement, peu à peu, les préjugés disparaissent. Les équipes au sein des Métiers d’Art grandissent tellement que bientôt le QG de Paraffection à Pantin ne suffira plus. C’est pourquoi, il y a un peu plus d’un an, Chanel annonçait la construction – débutée en octobre dernier – d’un nouveau site de plus de 25.000 mètres carrés situé à la Porte d’Aubervilliers, tout près du 19e arrondissement. Le bâtiment, conçu par l’architecte Rudy Riccioti et qui sera prêt en 2020, s’étendra sur six niveaux et deux sous-sols et intégrera des innovations en matière de technologie et de développement durable.

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Robe en mousseline et galons brodés, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maison d’art, brodeur Montex.

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Tailleur en crêpe de soie plissé, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maison d’art, plisseur Lognon.

Une métamorphose qui n’est que le reflet de celles que traversent les Métiers d’Art. À l’heure où le business model se transforme, ces derniers, qui continuent de travailler fidèlement avec les plus grandes maisons de luxe, s’adaptent au changement de l’industrie : « La technicité de base reste la même, certes, mais le reste de notre travail évolue ; entre autres choses, aujourd’hui nous nous déplaçons partout ou presque dans le monde pour notre clientèle », révèle Madame Cécile. Chez Lesage, où les murs de l’une des pièces sont entièrement couverts de petites boîtes noires contenant les archives de la maison – comme des broderies surréalistes d’Elsa Schiaparelli inspirées par Salvador Dalí –, il n’est pas rare de croiser des représentants de grandes marques de mode institutionnelles, tout comme ceux de jeunes labels émergents. Dès son arrivée à la direction artisitique de Lemarié, Christelle Kocher s’est par exemple mise à travailler pour des créateurs indépendants de prêt-à-porter, du britannique Christopher Kane aux New Yorkais de Proenza Schouler : « Créer des liens globaux, généreux, d’ouverture, de mixité et de diversité, voilà ce qui m’intéresse, explique Christelle Kocher. Un de mes objectifs est de participer à rendre plus accessible le travail des Métiers d’Art. En même temps, je pense qu’aujourd’hui les gens ont aussi de plus en plus envie de consommer des objets qui ont une valeur culturelle et une qualité intrinsèque ».

« Sans les Métiers d’Art, comment toutes ces maisons françaises et internationales pourraient revendiquer la qualité, la créativité et l’excellence que leurs clients attendent d’elles ? Le luxe à la française n’existerait plus. »

Même quelques marques masculines audacieuses commencent aussi à s’y mettre. C’est le cas du label parisien Pigalle. Pour son fondateur et directeur artistique Stéphane Ashpool, faire appel aux Métiers d’Art va de soi : « Je viens du sport mais, ayant grandi à Paris, je suis fasciné par la couture. Lemarié, Lesage, Goossens… Ce sont des noms qui m’ont toujours fait rêver », révèle-t-il. Pour lui, ce rêve devient réalité en 2015, année où il remporte le prix de l’ANDAM, parrainé à ce moment-là par Chanel. « Cela m’a donné la possibilité de rencontrer Bruno Pavlovsky, qui fut un mentor ». Stéphane conçoit alors une première collection capsule de quatre pièces entièrement brodées, exposées aux vitrines du concept store Colette, qui est vite sold out. « À notre grande joie et surprise ! Car les prix fluctuaient entre les 5000 et les 10 000 euros. Cela m’a fait découvrir qu’une certaine clientèle masculine était aussi friande de cette maîtrise ». Le créateur admet pourtant que ce n’est pas toujours facile de jongler entre prix des pièces et savoir-faire. « C’est toujours un défi, et un travail d’équipe avec les ateliers. Avec le temps, nous avons appris à utiliser ces techniques de façons différentes. En brodant une seule manche ou un détail au lieu de toute une pièce par exemple, ou en utilisant un plissé Lognon (oui, il y a aussi un atelier spécialisé dans les plissés) juste sur un dos. C’est une façon de maintenir un prix moins coûteux ». Interrogé au sujet de la survie des Métiers d’Art ailleurs que dans la pure tradition de la Haute Couture, Stéphane s’enthousiasme : « Il y a encore énormément de choses à faire. Je crois que pour les marques, il s’agit de ne jamais négliger les choses bien faites. Mais aussi d’être malin pour trouver de nouvelles matières ainsi que des nouvelles façons d’y intégrer le savoir-faire de l’artisanat. Les Métiers d’Art, eux, continuent de prendre des risques pour innover ».

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Robe entièrement brodée de paillettes et de fleurs en céramique, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maison d’art, brodeur Montex.

Ce que, ces dernières années, ils font de plus en plus fréquemment, avec des initiatives toujours plus créatives. La filiale Paraffection a par exemple offert les machines à coudre du nouvel atelier Pigalle à la Goutte d’Or, où une dizaine de personnes confectionnent les collections de la marque, mais aussi des prototypes de tout un ensemble de marques mainstream de prêt-à-porter, le tout en formant des jeunes du quartier aux métiers de la mode. Quant au dernier projet de la maison Chanel, annoncé en janvier, il s’agit de la création d’un nouveau prix au sein de la 34e édition du Festival de Hyères (du 25 au 29 avril 2019). Ce premier prix des Métiers d’Art sera attribué à la meilleure collaboration entre les dix finalistes du concours et dix des Métiers d’Art. Soit les débuts de nouveaux partenariats destinés à protéger la jeune création indépendante tout autant que l’excellence artisanale ? « Car, finalement, est-ce que les Métiers d’Art sont toujours menacés ? La question est difficile », reconnaît Hubert Barrère, directeur artistique de la maison Lesage.

Assis à son bureau – dans une pièce lumineuse envahie de bouquins, crayons, échantillons de broderies de la dernière collection Chanel épinglés sur le mur, et vernis à ongles Chanel de toutes les couleurs imaginables – celui qui connaît bien les réalités du marché de la mode prend un air pensif. « Ce seront toujours des métiers fragiles », dit-il finalement. Particulièrement dans un univers qui privilégie les structures corporate et le capitalisme débridé ? « Oui, au sens où le travail est toujours effectué dans des petits ateliers au sein desquels un artisan passionné, avec une maîtrise du métier et du goût, entouré de quelques personnes, s’occupe de quasiment tout. L’échelle est celle qu’elle est et la structure ne peut pas grandir à l’infini ». Comment l’artisanat peut-il donc s’adapter aux réalités changeantes du marché de la mode ? La réponse d’Hubert est surprenante. « Et si on se posait la question contraire ? Comment le marché de la mode peut il s’adapter à la réalité et au savoir-faire des Métiers d’Art ? ».

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Maillot et bonnet de bain entièrement brodés de perles, paillettes et fleurs, voile en tulle pailleté, Chanel Haute Couture printemps-été 2019. Maison d’art, brodeur Lesage.

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Tailleur en tweed argenté, Chanel Haute Couture printemps-été 2019.

Et pourquoi pas ? C’est peut-être justement dans cet esprit, à rebours de tous les maux du XXIe siècle, que les Métiers d’Arts retrouveront toute leur force. C’est déjà le cas, selon Patrick Goossens, de par leurs rapports avec la technologie. « Évidemment les métiers évoluent, nous nous adaptons et nous nous servons de la technologie pour faire certaines choses de manière beaucoup plus rapide qu’auparavant. Mais la touche humaine ne sera jamais désuète », affirme-t-il. « Prenez par exemple le monde de la haute joaillerie : un manque réel de savoir-faire depuis les années 80 s’est éventuellement traduit en une dépendance excessive vis-à-vis de la technologie. Résultat, nous avons aujourd’hui des pièces beaucoup trop parfaites, sans âme. Une pièce faite à la main aura aussi un standard de perfection, pourtant il y a toujours une irrégularité minuscule, imperceptible à l’œil mais qui lui confèrera toute sa vie. Et puis, au moment où tout dépend de la technologie, je crois de pied ferme à l’expertise humaine et à la pertinence du travail manuel », conclue-t-il.

« Nous avons peut-être plus de force que nous le pensons, ajoute Hubert Barrère. Car, sans les Métiers d’Art, comment toutes ces maisons françaises et internationales pourraient revendiquer la qualité, la créativité et l’excellence que leurs clients attendent d’elles ? Le luxe à la française n’existerait plus ». Bien sûr, cela dépend de ce qu’on entend par « luxe ». S’agit-il d’une marque, un logo, un vêtement cher donc « exclusif » ? Ou de quelque chose de bien plus intemporel ? Paradoxalement, pour des métiers manuels, les Métiers d’Art posent toute une série de questions philosophiques… « Il y a une raison pour laquelle les idées de “ temps ” et de “ luxe ” sont tellement liées : fabriquer un beau vêtement, vraiment bien fait, prend beaucoup de temps. C’est donc un processus coûteux… Comme on dit, le vrai luxe est celui qui se répare », ajoute Hubert en riant. En ce sens là, le luxe classique, qui se transmet de génération en génération et qui est plus inspiré par la créativité que par l’appât du gain, s’inscrit entièrement dans la tendance. « Il est l’antidote à la mode Kleenex, la réponse à une certaine crise de civilisation et à un questionnement ». Parce qu’il est original, slow, durable, éthique, traçable, écologiquement et socialement responsable : une robe Chanel est fabriquée entre Pantin et la rue Cambon, avec une empreinte carbone minimale et des salaires justes tout au long du chemin. Mais il est aussi, par dessus tout, beau. Et éternel.

Cet article est extrait de Antidote : Survival printemps-été 2019, photographié par Davit Giorgadze.

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