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L’interview exclusive de David Koma de Mugler : « Si Karl peut le faire, je peux le faire »

Texte : Edouard Risselet
Photos : courtesy of Ulrich Knoblauch

Nouveau logo, nouvelle boutique et nouvelle allure… En trois ans, le créateur georgien David Koma a réinventé et métamorphosé la maison Mugler. En exclusivité pour Antidote, le designer de 31 ans raconte pourquoi son destin l’a conduit chez Mugler, comment il a réussi à conserver sa marque éponyme et pourquoi Karl Lagerfeld l’encourage tous les jours à se surpasser.

Antidote : Cela fait maintenant 3 ans que vous avez rejoint Mugler en tant que directeur artistique, quel bilan établissez-vous aujourd’hui ?
David Koma :
D’abord, ils apprécient toujours ce que je fais. Chaque année, je m’y plais de plus en plus. Tout prend de l’ampleur. Je suis extrêmement satisfait de mon équipe. Mais ça n’a pas toujours été facile. Quand j’ai commencé, il n’y avait presque personne. Nous avons donc du reconstruire toute l’équipe. J’en suis très content et je peux profiter de ma place de plus en plus.

Aujourd’hui, il devient presque rare de voir un créateur rester plus de trois ans dans une même maison, quelle est votre opinion sur ce sujet ?
Je n’ai jamais vraiment envisagé mon métier de cette façon, je n’ai jamais vraiment compté non plus. Je pense que c’est quelque chose de très personnel. Cela dépend si les créateurs pensent qu’ils sont à leur place ou plutôt qu’ils devraient passer à autre chose. J’ai toujours adoré cette maison, et je l’aime encore plus depuis que j’en fais partie. Pour ma part, je n’ai pas du tout l’intention d’aller ailleurs dans un futur proche.

Racontez-nous votre histoire avec la maison.
C’est une histoire plutôt amusante parce que j’ai commencé à aimer et à savoir que je voulais faire de la mode vers l’âge de 8 ans. C’est assez étrange mais véridique. À l’âge de 12 ou 13 ans, je créais déjà des vêtements et participais à des concours de mode pour étudiants, alors que je n’étais encore qu’un bébé. J’étudiais à l’époque l’histoire de l’art à Saint Petersburg. Là-bas, Il n’y a pas beaucoup de bibliothèques où l’on trouve des livres de mode ou des magazines. Je ne lisais pas le Vogue ou autre. Mais il y avait un documentaire autour de la mode et du travail de Thierry Mugler. Ils y présentaient les archives de tous les défilés, je l’avais enregistré et je le regardais en boucle. C’est vraiment mon premier souvenir de mode qui n’était pas une page de magazine, j’ai pu étudier l’histoire d’un créateur en particulier. Cela m’a vraiment impressionné et j’ai tout de suite accroché. Je me suis dit qu’un jour, je voudrais être directeur artistique là-bas. Je l’ai dit tout fort plusieurs fois, à des journalistes ou à des amis et quand j’ai décroché le job, tout le monde m’a dit que j’étais devin. Je pense que quand on veut vraiment quelque chose, tout vient à point à qui sait attendre.

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Backstage Mugler printemps-été 2017

Comment vous êtes-vous alors retrouvé chez Mugler ?
Vous savez, en ce qui concerne le métier de directeur artistique, vous ne pouvez pas postuler, vous ne pouvez réellement rien faire pour vous rendre disponible au bon moment. Mais sachant que j’y avais déjà bien pensé avant, j’ai envoyé des messages subliminaux à l’univers et ça a payé. En grandissant, en m’installant en tant que créateur, en déménageant à Londres aussi, j’ai découvert d’autres designers que j’adorais mais bien sûr le style et l’histoire de Mugler ont contribué à mon identité et à mon esthétique. D’une certaine façon, je pense qu’on peut ressentir l’influence de son travail dans le mien, mais c’est quelque chose de totalement inconscient.

Qu’est-ce qui vous inspirait chez lui ?
Pour tout vous dire, j’aimais le côté spectaculaire de Mugler, la profondeur et la diversité de son univers. Ce n’est pas seulement un couturier, il est aussi réalisateur, photographe, performeur et il a créé tout un nouveau vocabulaire pour la mode. Dans les années 1970, ce n’était pas juste génial, c’était aussi nouveau. J’ai toujours personnellement été inspiré par le corps féminin, et bien sûr à travers son travail, on peut comprendre qu’il étudie minutieusement les courbes du corps, qu’il redessine et métamorphose l’anatomie. J’aime ses lignes sculpturales, graphiques et nerveuses, qui sont absolument parfaites.

Que pensez-vous de la situation actuelle de la mode ?
J’aimerais beaucoup que tout puisse un peu se calmer. D’un côté, c’est intéressant, c’est un business, et il faut essayer de faire bouger les choses, de faire évoluer le système. C’est bon parce que c’est frais et sans précédent. Et nous, les jeunes, adorons cela. Mais d’un autre côté, c’est un peu trop rapide, surtout avec tous les réseaux sociaux et ce flux d’informations. On se lasse des choses très vite et je pense que les clients également. Nous verrons bien comment tout cela va se passer et aussi se réguler. Je pense que le see now, buy now est bon pour ceux qui ont su le saisir dès le début. Pour quiconque a été suffisamment courageux pour s’y tenir, c’est vraiment positif. Mais à partir du moment où tout le monde va s’y mettre, ça n’aura plus d’intérêt. En ce qui concerne, ça ne m’intéressait pas tellement. Parce que j’apprécie encore le fonctionnement actuel et le calendrier.

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Mugler printemps-été 2017

Nous avons eu récemment de nombreux exemples de créateurs qui ont fermé leur maison éponyme pour assurer leur fonction de directeur artistique d’une autre maison, comment faites-vous pour conserver les deux ?
J’ai effectivement gardé ma propre maison, et je gère les deux. C’est un challenge mais nous avons toujours des exemples comme celui de Karl Lagerfeld. Si je me sens fatigué, ou dépassé par les événements, je pense toujours à Karl et je me dis que ce n’est rien. S’il peut le faire, je peux le faire aussi. Je pense que c’est plutôt courageux de vouloir garder les deux. Et ça a toujours été mon rêve, d’avoir ma marque de travailler pour une maison de mode française. Ce serait presque difficile pour moi de faire soit l’une soit l’autre. J’ai aussi pris l’habitude de vivre entre Londres [où est basée sa marque éponyme, ndlr] et Paris. Mais si je devais faire un choix entre les deux, ce serait sûrement de prendre de longues vacances.

Comment parvenez-vous à conserver deux identités et deux directions artistiques distinctes sans qu’elles ne convergent trop ?
Thierry Mugler est une maison qui a un passé. Je suis juste là pour guider cette incroyable héritage et pérenniser la vision d’une femme moderne. Je ne sais pas si j’aurais été capable de créer deux maisons mais grâce à toutes les archives de Mugler, à ses codes, il y a une différenciation naturelle qui s’établit. En termes de créativité, il n’y aucun problème. J’ai toujours eu beaucoup d’idées et ça n’a jamais été un problème. Le seul problème véritable, c’est le temps. Il n’y a pas assez de jours dans une semaine pour travailler de la façon dont j’aurais envie de le faire. J’arrive à aller la bibliothèque une seule journée quand j’aimerais y rester trois ou quatre. Je n’aime pas avoir à regarder ma montre pendant le processus d’inspiration.

Parlez-nous de votre processus créatif.
C’est différent à chaque fois. Parfois je peux être inspiré par une pièce vintage que j’ai vue à New York ou par un sujet qui avait retenu mon attention quelques années auparavant. J’ai un petit sac avec pleins d’idées et de concepts auxquels j’ai réfléchi pendant ma carrière et que je n’avais pas réalisés par manque de temps ou de ressources. C’est plutôt simple, il suffit de suivre votre instinct. Et même si on n’est jamais totalement sûr de soi, il faut savoir se faire confiance.

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Backstage Mugler printemps-été 2017

Vous parlez d’une femme moderne, que signifie moderne pour vous ?
Être moderne, c’est être capable de maintenir le rythme de la vie d’aujourd’hui. Pour moi, la femme moderne est une business woman, elle est intelligente et voyage beaucoup. Je crée pour elle des vêtements bien coupés qui épousent son corps pour qu’elle puisse avoir plus confiance en elle, qu’elle soit féminine et sexy.

Comment la femme Mugler a-t-elle évolué en trois ans ?
Nous avons commencé avec beaucoup de robes de soir puis nous avons élargi sa garde-robe en ajoutant des pièces à porter au quotidien. Des ensembles qui peuvent se diviser également. Nous avons aussi ajouté des accessoires pour compléter le dressing. En ce qui concerne l’image de la maison, nous avons aussi fait un rebranding avec un nouveau logo, nous avons ajouté la mention « Paris » parce que je pensais que c’était essentiel. La maison est avant tout connue pour ses parfums, qui rencontrent toujours un succès phénoménal, et c’était intéressant d’avoir un concept de marque global, sans différencier les parfums des vêtements. Nous ouvrons aussi une boutique aujourd’hui rue du Faubourg Saint-Honoré et c’est excitant de voir la marque se développer ainsi.

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La nouvelle boutique Mugler se tient au 67, rue du Faubourg Saint-Honoré dans le 1er arrondissement de Paris.

À quoi votre vie ressemble-t-elle à côté de la mode ?
Ma vie, c’est mon travail. Tout a un rapport avec mon travail, notamment parce que je dirige deux maisons. Tous les voyages, c’est aussi dans une optique professionnelle. Je prends juste deux semaines par an que je passe au calme avec ma famille, et c’est à peu près tout. Mais j’ai cette mauvaise habitude ; quand je ne travaille pas, je procrastine devant des séries, surtout Dr. House et Orange Is The New Black.

Cela vous convient-il ainsi ou vous prétendez à autre chose ?
J’ai le sentiment d’être jeune et j’aime de plus en plus ce que je fais. Reposez moi cette question dans cinq ans et j’aurais peut-être changé d’avis. Mais pour le moment, je suis très optimiste, très dynamique. Karl peut le faire, je peux le faire. C’est ça mon motto.

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