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L’interview de Glenn Martens de Y/Project : « Le laid est l’absence d’équilibre »

Photo : Glenn Martens par Olgaç Bozalp pour Magazine Antidote : Borders été 2017
Interview : Alice Pfeiffer

C’est en plein Paris, sempiternelle capitale du chic, que le directeur artistique du label Y/Project repousse les délimitations de l’élégance. Au fil de ses créations, le diplômé de l’Académie d’Anvers confronte cultures pop, trash, clubbing, à une pratique d’atelier luxueuse et classique. Et brouille les pistes entre beau, laid, vulgaire et avant-garde, pour une mode hybride.

Il dit être aussi fasciné par l’Ancien Régime que les années 2000. Ses collections sont traversées de références à Napoléon et TLC. Sans démarcation, sans hiérarchie. Si le travail de Glenn Martens redéfinit aujourd’hui la mode avant-gardiste parisienne, cela fait plusieurs années qu’il est applaudi par l’underground, pour ses confrontations aussi radicales qu’harmonieuses.

Le styliste belge se fait d’abord connaître à travers sa ligne éponyme, qui fait preuve du même rapprochement entre formes architecturales et urbaines. Puis en 2013, suite à la disparition de Yohan Serfaty, fondateur de Y/Project qu’il avait assisté par le passé, il est invité à reprendre les rênes du label. En douceur, il fait évoluer son ADN androgyne et ténébreux vers un éclectisme provocateur. Saison après saison, il met le luxe face à ses propres a priori : pourquoi ne pas puiser une forme de beauté intemporelle dans les vêtements de raves, pourquoi ne pas rendre punk le classicisme ? Ses collections se démarquent par une vision conceptuelle qui revisite et détourne des techniques anciennes. Ses pièces sont poreuses, destinées à être réappropriées par toutes générations, tribus, cultures. Célébrant ainsi les multiples facettes au cœur de la personnalité de chacun – à commencer par lui –, à la fois intellectuel et hédoniste, jeune éternel mais profondément mature. Rencontre avec un créateur aussi complexe que ses créations.

Croyez-vous à un beau intemporel ?
Oui, cette notion existe dans la société, c ’est incontestable. C’est une source de fascination, d ’étude et de calcul depuis des millénaires. Néanmoins, ce que l’on qualifie de « beau » en Occident n ’est pas la même chose qu ’en Asie ou au Moyen-Orient. Une vérité demeure : le monde entier a établi sa propre forme d’harmonie inspirée par la nature, et retranscrite dans l’œuvre créative. Ici, le visage de Grace Kelly a été accepté comme le plus mathématiquement parfait. Toutes ces règles me fascinent, j’ai passé une grande partie de ma jeunesse à les étudier. Aujourd’hui, je pense bien les comprendre… pour mieux les détourner dans mon travail.

Quel est votre processus de « déconstruction » de la beauté dans votre travail ?
Je crée une silhouette qui paraît élégante, même classique, au premier coup d’œil. Puis quand on inspecte de plus près les pièces, on s’aperçoit que le regard a été « trompé ». Prenons le cas d’une robe en mousseline féérique et ultra-féminine : ce n ’est qu ’en s ’en approchant et en la touchant qu’on remarque qu’elle est en fait confectionnée à partir de textiles streetwear, qu’elle a des finitions industrielles. Mon but est de confronter harmonieusement vestiaires urbain et classique. Cet amour du contraste me vient de mon enfance à Bruges. La ville-musée à l’uniformité gothique et austère est habitée par un tourisme de masse, une culture trash, des néons, des baraques à frites. Ces codes qui s’entrechoquent ont marqué et dicté mon style.

Quelle différence entre le laid et le kitsch ?
Le laid est l’absence d’équilibre. Mariah Carey oscille entre les deux : elle est parfois sublime, parfois atroce. Même en bustier couvert de paillettes, elle peut être magnifique, faire preuve d’un kitsch admirablement maîtrisé. Pourtant, parfois, cela dérape et a l’effet contraire : soudain, son ventre déborde, ses seins sont écrasés, son corset est trop serré. Un vêtement n’a rien d’intrinsèquement kitsch ou laid : il est possible de trouver une forme de grâce et d’harmonie dans toutes les pièces.

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Campagne Y/Project printemps-été 2017.

Vous travaillez beaucoup de codes situés aux frontières du mauvais goût – comment les manier ?
Effectivement, j’utilise du velours depuis mes débuts chez Y/Project – un textile pour lequel j’ai une attirance presque émotive, mais qui n’est pas toujours perçu comme « de bon goût ». Cette réflexion est un processus continu au studio : je demande toujours l’avis de l’équipe. Sommes-nous en train d’aller trop loin ? Comment mesurer et évaluer le « too much » ? Des pièces que l’on imaginait sublimes au moment de leur conception se morphent en catastrophes géantes lorsqu’elles sont finies ; et le contraire arrive aussi. C’est ce côté aléatoire qui fait la beauté du processus.

Tout dépend aussi de comment ces pièces sont portées – avez-vous des muses Y/Project ?
Je n’ ai pas de muse à proprement parler, non. Je m’inspire de mon entourage et des gens avec qui je fais la fête. Je suis sensible à énormément de beautés différentes, particulièrement aux physiques loin des critères des tops classiques – mon amie Stef, une Flamande avec une gueule incroyable, qui fait plutôt du 40 que du 36 ou Rain, toute petite et androgyne. Chez Y/Project, le but n’est pas de créer une armée à laquelle on appartient en portant mes habits, mais des pièces qui s’adaptent à une multiplicité d’identités. Ce que toutes ces personnes ont en commun, c ’est qu ’elles ne se cachent pas. Elles sont libres, chacune à leur manière et se contrefichent des regards.

« Être vulgaire – tout comme être chic — est lié à une attitude et un respect de soi. On peut tout à fait sortir en jockstrap, les tétons à l’air, et avoir du chien ! »

Alors que la mode est à l’unisexe, vous avez secoué les journalistes de leur chaise lors de votre défilé féminin printemps-été 2017 en présentant des mannequins avec de larges décolletés et des shorts échancrés. En 2017, qu ’est-ce que le vulgaire ?
Le terme vulgaire est en constante redéfinition. L’époque victorienne nous a inculqué un sens de pudeur et de honte comme outil de contrôle sur la société. Aujourd’hui, on se rend compte que le nu n ’a rien de vulgaire en soi. Ce n ’est pas une identité absolue : je peux être totalement couvert toute l’année à Paris et très nu lors de mes vacances en Grèce. Notre identité et notre rapport au corps fluctuent sans cesse. Le vêtement n ’est pas le garant de valeurs morales. Être vulgaire – tout comme être chic — est lié à une attitude et un respect de soi. On peut tout à fait sortir en jockstrap, les tétons à l’air, et avoir du chien ! La France évolue, et lentement mais sûrement, on accepte les gens dans toutes leurs complexités plutôt que de juger en un coup d’œil.

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Jana
Robe en soie moirée, Y/Project. Sandales à strass multicolores, Sergio Rossi.
Photo : Olgac Bozalp pour Magazine Antidote.

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Jana
Robe en soie moirée, Y/Project. Sandales à strass multicolores, Sergio Rossi.
Photo : Olgac Bozalp pour Magazine Antidote.

Il y a tant de débats actuels autour de l’appropriation culturelle. Vous travaillez le streetwear et référencez beaucoup de sous-cultures. Comment citer des cultures populaires sans les approprier ?
Effectivement, je cite beaucoup de styles urbains dans mon travail – du denim à l’origine ouvrière, des pièces issues de la culture clubbing entre autres. Pour moi, la règle est de ne pas littéralement imiter des icônes existantes, mais de transformer ces citations en quelque chose de radicalement différent. J’imagine toujours un input créatif et un détournement conceptuel. Par exemple, si je fais un pantalon en jean, je vais y ajouter des double-jambes détachables, et le remonter avec des boutons Louis XIV militaires argentés. C’est une façon de confronter des références ouvrières et aristocratiques. Ou, lorsque je dessine des bombers orange comme on en voit au club mythique allemand, le Berghain, j’orne les manches de boutons de manchettes, pour les remonter et leur donner des volumes baroques. Berlin nocturne et Ancien Régime : voici encore la rencontre de deux mondes opposés que j’aime tant.

Néanmoins, la question d’appropriation s’étend aussi à des problématiques éthiques : si Y/Project produit une pièce aussi simple qu’ un t-shirt, nous nous interdisons de faire des marges folles. Même s’il est retravaillé, son histoire et son style restent abordables par nature. Une pièce aussi démocratique permet justement d’ouvrir l’accès à une clientèle future.

À l’heure de la retranscription quasi-immédiate de chaque pièce et silhouette sur les réseaux sociaux, quelle part de la création reste invisible, cachée, non destinée à Instagram ?
La plupart des aspects d’une pièce demeurent invisibles. Ce n’ est qu’une lecture parmi tant d’autres que l’on découvre sur le catwalk. Chaque pièce est modulable, pour raconter quelque chose de radicalement différent. Une Parisienne comme j’en croise tous les jours et la femme d’un multimilliardaire à l’autre bout du monde vont porter la même robe pour des raisons différentes et de façon opposée. J’adore l’idée que ma grand-mère porte le même manteau qu ’une fille croisée au squat le Péripate. Avec des petites personnalisations, une manche remontée par-ci, un col détaché par-là, elles se sentent toutes deux aussi bien et à l’aise dedans.

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Jojo
Robe bustier en satin de soie et mousseline de soie, Y/Project.
Photo : Olgac Bozalp pour Magazine Antidote.

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Jojo
Robe bustier en satin de soie et mousseline de soie, Y/Project.
Photo : Olgac Bozalp pour Magazine Antidote.

Existe-t-il encore des sous-cultures stylistiques aujourd’hui ?
Il y a beaucoup moins de tribus aujourd’hui. Et surtout, plus de lien direct entre culture personnelle, style et identité. Par exemple, un de mes meilleurs amis adore le hard rock, et ça ne se voit pas physiquement. Aujourd’hui, on est tous des caméléons vestimentaires, et ça ne veut pas dire qu’on est incohérent, juste en évolution constante. J’ai récemment traversé une phase romantique. Quelques semaines avant ça, j’avais plutôt un look de teufeur. Je peux passer vingt-quatre heures en boîte, ou vingt-quatre heures en Écosse en pleine nature. Ma liberté, c ’est de pouvoir être toutes ces choses à la fois. Autrefois, les gens avaient du mal à accepter un mix de références : aujourd’hui, ils comprennent davantage que la libération se fera par l’acceptation de l’hybridité qu’il y a en chacun de nous.

Quelle évolution quant à la réception de votre marque ?
Nous avons beaucoup de succès en Russie, ce qui est drôle et formidable vu combien le pays est conservateur. Savoir que quelque part, des jeunes en pleine révolte se reconnaissent dans des pièces m’apporte une grande satisfaction. D’autre part, nous avons une grande audience parfois adoratrice, parfois débordante de critiques sur les réseaux sociaux. Il faut savoir l’accepter, il y a une telle passion mise dans ces échanges. J’adore l ’énergie accordée à décrier la couleur d’une robe. Récemment, j’ai employé un vert un peu explosif, et les gens étaient absolument outrés : ils ont appelé ça la couleur du vomi, sur plus de 25 000 commentaires. Puis quelques semaines après, Pantone l’a sacrée teinte de l’année, et soudain, tout le monde avait changé d’avis. Dégueulasse ? Fabuleux ? Parfait !

Cet article est extrait du Magazine Antidote : Borders été 2017 photographié par Olgaç Bozalp

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