Sexy Fashion Raf Simons Antidote

La mode sexy est-elle anti-féministe ?

Photo : Olgaç Bozalp pour Magazine Antidote : Borders été 2017
Texte : Alice Pfeiffer

Après des saisons de mode sportive et unisexe, la tendance entreprend un virage plus sensuel, qui fait rimer corps sexuel assumé avec empowerment.

Une jeune femme est vêtue d’une robe mini en cuir. Le modèle asymétrique lui dévoile intégralement un sein (astucieusement recouvert d’un cœur en strass, Instagram oblige). Vous avez devant vous l’un des modèles phares du premier défilé d’Anthony Vaccarello à la tête de la maison Saint Laurent. Ce sex-appeal, qui anime ses créations depuis le début – il remporte le prix de Hyères en 2006 pour une collection inspirée par la Cicciolina —, est aujourd’hui un élément clé de la maison qu’il dirige. Sa collection suivante, présentée en février, conjuguait décolletés plongeants et jupes raccourcies avec des matières hivernales.

saint-laurent-fall-spring-2017-vaccarello-antidote

De gauche à droite : Saint Laurent printemps-été 2017, Saint Laurent printemps-été 2017, Saint Laurent automne-hiver 2017, Saint Laurent automne-hiver 2017

Alors que la tendance gender-neutral domine la mode depuis plusieurs saisons, avec des collections homme et femme se fondant en un même catwalk, cette affection pour le sexy pourrait semblait à contre courant. À première vue seulement : à regarder de plus près, cette lame de fond vient tout droit de la pop culture, et fait rimer corps assumé avec plus grande liberté. Autres exemples cette semaine de la mode : Y/Project imagine des pantalons inspiration jockstrap, dénudant intégralement le postérieur. Pour le directeur artistique Glenn Martens, c’est une façon d’injecter de la sensualité au cœur de ses créations conceptuelles. Chez Balmain, comme à son habitude, Olivier Rousteing n’hésite pas à faire défiler des corps moulés, magnifiés, afin de revendiquer « un métissage des corps », dit-il. Et lorsque Rihanna présente sa ligne Fenty pour Puma, elle invite les mannequins en micro kilt d’écolière et string à défiler sur des tables, imposant une vue de leur postérieur à l’audience assise de chaque coté.

antidote-fenty-atlein-esteban-cortazar-y-project-fall-2017

De gauche à droite : Fenty Puma automne-hiver 2017, Atlein automne-hiver 2017, Esteban Cortazar automne-hiver 2017, Y/Project automne-hiver 2017, Veronique Branquinho automne-hiver 2017

Ce corps dévoilé est aussi mis à l’honneur chez des marques où on l’attend moins : chez les new-yorkais Area, les torses sont nus sous un blazer, ou vêtus d’un simple soutien-gorge porté en guise de haut sous une manteau chez Balenciaga, le tailoring masculin contraste avec des jambes moulées dans des leggings-bottes, et chez Ellery, la brassière devient top. Veronique Branquinho, elle, dévoile entièrement les seins qu’elle peint en argent, et Esteban Cortazar allie tenues en tartan punk, cuissardes et micro-jupes. Quant aux robes, elles sont raccourcies chez Courrèges, en jersey moulant chez Atlein, ou intégralement transparentes chez McQueen.

La nouveauté ? Faire rimer féminité exacerbée avec avant-garde. Si longtemps les tendances minimalistes voyaient dans leurs coupes unisexes une forme de modernité, cette mode prouve la force et la radicalité à vivre son corps de façon assumée.

Face aux régimes conservateurs et puritains prenant de l’ampleur à travers le monde, ces corps féminins célébrés rappellent que le sexy est toujours une réaction et un antidote aux maux de la société – naviguant entre bienséance et outrage, et donc en évolution perpétuelle.

UN SEXY POLYMORPHE

Si le sexy est donc relationnel, il en faut parfois très peu pour choquer. A l’époque victorienne, les normes puritaines étaient telles que même les pédales des pianos étaient recouvertes de chaussettes, pour ne pas imposer la vision de leur corps nu. Là, une simple apparition de cheville féminine aurait suffi pour étourdir toute une salle.

C’est aussi parfois le décalage avec les attentes de sa classe sociale qui peut offusquer. Quand John Singer Sargent peint son Portrait of Madame X (1884), un véritable scandale explose : ce simple portrait d’une femme en robe à bretelles serait celui d’une dame de la haute société mariée et connue pour ses liaisons ; ses épaules dénudées semblaient être en corrélation directe avec son adultère.

Au fil des époques, la mode dite sexy trace une cartographie évolutive de zones considérées érogènes et privées, glissant doucement dans le domaine public. On peut penser aux cuisses mises à nu par les mini-jupes popularisées par Mary Quant dans les années 60, dont la maigreur alors en vogue raconte un nouvel espace entre vie d’enfant et de femme mariée. Ou, encore, dans les années 80, les tenues bondage de Madonna, qui soutiennent une sexualité non-reproductive et des normes alternatives.

« Le sexy permet de s’affranchir des attentes de genre, de classe, de religion ; la mode sexy est un divorce entre bourgeoisie et bienséance, habituellement synonymes »

Pour Aileen Ribeiro, auteure de Dress and Morality, « Le sexy…permet de s’affranchir des attentes de genre, de classe, de religion ; la mode sexy est un divorce entre bourgeoisie et bienséance, habituellement synonymes ». C’est précisément cette rupture qui fait le succès de Carine Roitfeld : son porno chic pour le Vogue France dans les années 2000 – alliant des codes haute couture classiques à des références porno – transgresse toute préconception que la femme « comme il faut » est présentable, rangée, le miroir d’un foyer bien tenu.

Au début du 21ème siècle, à l’arrivée d’internet et donc de films X diffusés en masse, cette tendance est vue par certaines comme une façon de se réapproprier un corps et des normes hypersexualisées.

LE SEXY, NOUVELLE FORME D’EMPOWERMENT

Aujourd’hui, en plein boom féministe 3.0, des figures émergentes ne voient pas d’incohérence à se dire féministes et à porter des vêtements sexy. Prenons Rihanna – qui entend bien ne se laisser dicter par quiconque – et les tenues de sa tournée ANTI. « Le pitch était « anti diva », elle voulait être moderne, sexy, indépendante, pointue… Des éléments qui peuvent parfaitement cohabiter », explique Glenn Martens, qui signait plusieurs looks du show et voit en la mode sensuelle « une expression ultime de liberté et de prise de pouvoir de son corps – c’est à la femme de choisir elle-même si elle veut se couvrir ou intégralement se dénuder ».

👅

Une publication partagée par Nicki Minaj (@nickiminaj) le

Si l’ancienne vague, dite « Second Wave Feminism », aurait accusé la chanteuse de soutenir des normes patriarcales en faisant mine de les rejeter, un nouveau mouvement voit aujourd’hui ces signes comme une forme d’émancipation ultime. Nommé le « féminisme pro-sexe » il n’interdit aucune expérience et expression de leur sexualité car « cette vision d’un féminisme à l’américaine soutient la notion d’empowerment. Il ne vise pas à atteindre une absence de différence entre homme et femme, entre dominant et dominé, mais se bat plutôt pour célébrer, sublimer et transformer les outils d’oppression » analyse Alice Litscher, professeur de communication de mode à l’Institut Français de la Mode.

« Si on choisit de se dévoiler, sans pression extérieure, que l’on contrôle ce que l’on montre et ce que l’on cache, que personne ne l’a imposé, c’est par définition un acte féministe » ajoute l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozie Adichie au sujet de pop stars au sex-appeal assumé. Ainsi, Nicki Minaj, Beyoncé ou Miley Cyrus, célèbrent toutes une hypersexualité choisie et engagée ; elles voient ces manifestations comme des gestes libérateurs d’une culture de « shaming », de pudeur et de honte judéo-chrétienne.

paco-rabanne-louis-vuitton-prada-koche-fall-2017-antidote-1024x683

De gauche à droite : Paco Rabanne automne-hiver 2017, Louis Vuitton automne-hiver 2017, Prada automne-hiver 2017, Koché automne-hiver 2017

Et la mode suit cette mouvance : en proposant un sexy sans cesse remis à jour – découpes sur les hanches et les reins chez Paco Rabanne, soutien-gorge sur un top chez Prada, robe-nuisette incrustée de dentelle chez Louis Vuitton, contraste entre boyish et sensuel chez Koché — elle diffuse un message clair. Il n’y a pas une sexualité mais des sexualités, des corps qu’on habille et qu’on déshabille à sa guise. Faire glisser ce qu’on cache dans l’ombre ou dans la lumière : voilà de quoi est faite l’émancipation du corps féminin.

À l’heure de la mise en péril de droits intimes dans certains pays du monde, il n’est pas surprenant de voir les femmes se tourner une fois de plus vers la mode pour tenter, le temps d’un look, de rêver un monde où leur sexualité ne serait plus qu’entre leurs mains.

À lire aussi :