La lettre de Sophie Fontanel aux lookés

Texte : Sophie Fontanel
Photo :  Ren Hang pour Magazine Antidote : The Freedom issue 2016-2017

Après le succès de sa lettre aux jeunes amoureux de la mode, Sophie Fontanel revient dans The Freedom Issue, le nouveau numéro hiver 2016-2017 d’Antidote. Son message s’adresse cette fois-ci aux lookés, ceux que le ridicule ne tue pas et que l’originalité rend plus forts.

Chers vous, cela fait bien longtemps que je veux vous écrire, pour vous parler d’originalité, dans ce monde où la mode a l’air de tout autoriser et ne le fait pas tant que ça. C’est vous que j’observe toujours partout, pendant les fashion weeks ou même dans la rue chaque jour, vous les originaux frôlant le ridicule, les alternatifs sexuels trop sapés et frôlant la caricature, les coquets frôlant l’écoeurement. C’est vous que je remarque en premier toujours, jamais pour me moquer, même quand c’est raté. Je vous le jure. Je sais votre courage, vos couilles et votre générosité. Vous si exubérants, faisant tout pour vous faire remarquer, je vous aime. C’est à vous, si voyants, que je confierais d’emblée un secret, si j’en avais un d’inavouable, par exemple. Un proverbe arabe dit : « Si tu veux cacher quelque chose, place le dans le coeur du soleil ». Soleils, vous êtes. Et je sais aussi pourquoi on peut vous faire tant confiance : derrière vos extravagances, il y a les replis tout muets de votre pudeur. Il y a votre délicatesse. Votre extravagance est d’ailleurs une forme supérieure de pudeur. Vous êtes une minorité. C’est parce que vous n’êtes pas si nombreux à vous habiller comme bon vous semble, à savoir de manière étonnante, que vous vous reconnaîtrez aisément dans ces lignes.

Je n’aime pas quand on vous appelle « fashion victim », d’abord parce que le terme est immonde, galvaudé par une presse féminine qui s’est discréditée toute seule à ressasser ses propres formules. Et puis, en plus, l’expression est négative. Selon moi, les seules victimes de la mode sont celles que la mode terrifie, et qui se rangent, mornes et timorées, dans des slims et des pulls et du gris les vouant à jamais à l’invisibilité. L’invisibilité, vous savez, cette chose aussi triste que la mort et l’oubli. Mais vous, Dieu merci, ce n’est pas du tout cette ambiance. Vous, vous en faites trop, tout le temps. Je reconnais qu’il existe, bien sûr, une autre liberté vestimentaire que la vôtre, qui est notamment celle de s’affranchir des habits, dit-on, de se faire oublier par eux, avec eux, de ne jamais se distinguer, de s’en tenir aux basiques. Aussi attachée que je sois à l’aplomb d’une certaine sobriété, j’aurais plutôt tendance à trouver que cette liberté soi-disant louable, presque intellectuelle, est surtout le renoncement des lâches. Donc, au fond, pas tout à fait liberté, eh. Mais bon. Il y a comme une lapalissade à ne vanter que le low-profile. Pour ma part, je mets sa primauté en doute. Tout ce qui dépasse est plus fragile, mais aussi vivant que le reste. Cela vaut pour les vêtements comme pour le reste.

« Selon moi, les seules victimes de la mode sont celles que la mode terrifie, et qui se rangent, mornes et timorées, dans des slims et des pulls et du gris les vouant à jamais à l’invisibilité. »

Entendons-nous, je ne veux aucun mal aux No-looks, tribu nombreuse et mondiale, mais tout de même c’est à vous que j’ai envie d’écrire et moins à eux. Je vous préfèrerai toujours vous, les originaux vestimentaires. Hier, vous étiez dans la rue Saint-Honoré, vous étiez un garçon, la couleur de votre peau était noire, et vous marchiez dans un jumpsuit rose buvard agnès b. ( je vous ai demandé), des Kickers rouge vermillon aux pieds, et des tatouages au feutre sur vos tempes ( j’ai demandé aussi). Tout le monde vous regardait, bien sûr. On devrait toujours être content d’être regardé, je crois que vous l’étiez. A côté, passait un homme rangé à plat dans un costume, gris comme un chagrin d’amour, alors qu’il faisait enfin beau sur la ville. Moi j’étais à une terrasse de café, et la personne qui m’accompagnait trouvait que ce n’était pas une tenue pour un homme, la combinaison rose et les Kickers rouges. Elle jugeait cela enfantin, homosexuel et too much. J’objectais, toujours vous contemplant, que Dieu merci le sexuel était souvent too much, sinon comment ferait-il pour nous réjouir vraiment ? Mais ma camarade ne l’entendait pas de cette oreille. Pour elle, l’originalité sexuelle était autant à bannir que celle vestimentaire. Mon dieu, le niveau d’ennui que les gens atteignent vous ravage l’âme.

La question sexuelle est importante. Beaucoup de gens formidablement insolites dans leur mise, avouent, avec une candeur désarmante, ne pas baiser très souvent. Mais quand elles le font, c’est sensationnel. Quand ces personnes avouent leur solitude, on aurait tort de penser qu’elles se lamentent. Elles ne manquent pas trop de plaisirs, en fait. Il ne faudrait jamais sous-estimer les félicités infinies procurées par la certitude d’avoir de l’allure. Elles valent bien des montées érotiques, en certains cas. Quelqu’un m’a dit un jour de façon très pertinente, en parlant d’une fille qui portait un bermuda en vinyle argenté : « Elle s’adore, elle se jouit dessus ». La fille avait une dégaine extraordinaire, un grand gilet orange Acne Studios des cheveux bleus, courts, avec une frange irrégulière et toute rongée comme par un petit animal. Elle était sublime d’audace. Elle avait raison de s’adorer et de jouir. Tant de gens se détestent, et forment avec eux-mêmes un couple pas rigolo du tout, à base de : « Tu vas quand même pas sortir comme ça ? ». Sauf que c’est à euxmêmes qu’ils parlent. La fille en bermuda argent, elle, était comblée.

J’ai déjà entendu dire que vous êtes comme des bêtes de safari. On a recours à cette métaphore pendant les fashion weeks, notamment, quand vous semblez tous sortir de nulle part et venir au point d’eau, comme dans la savane. Si ce n’est que le point d’eau, c’est le lieu de show. Et vous voici à Londres en Moonboots multicolores, en chemise de nuit et en blazer. Vous avez chaud aux pieds, il fait vingt-sept degrés. Vous vous en foutez. Vous vous laissez prendre en photo plus que de bonne grâce, tandis que passent près de vous, à toute vitesse et en vous ignorant délibérément, les prétendues personnes importantes de la mode, dont on se demande pourquoi elles y bossent, dans la mode, si c’est pour mépriser à ce point ses enfants les plus inventifs.

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Grace Hartzel @ Next Models

 Veste frangée en maille lurex, Missoni. Boucles d’oreilles «Olympia» en or rose, Vhernier.

Réalisation : Yann Weber. Casting : Beth Dubin Coiffure : Gille Degivry @ Artlist. Maquillage : Satoko Watanabe @ Artlist. Manucure : Chloé Desmarchelier @ Atomo management.

Je trouve qu’on devrait vous aimer davantage. Vous arrivez à prouver sans argent (vous êtes fauchés la plupart du temps), que l’excentricité est une richesse en soi. Je vous vois chez Free’p’star, 20 rue de Rivoli, fomentant vos looks avec des trucs à 10€. D’autres que vous, plus fortunés, ou plus gâtés (habits prêtés, offerts) échouent à s’arranger aussi bien. C’est peut-être même pour ça, au bout du compte, qu’ils n’osent se faire remarquer autant que vous : et s’ils en venaient à se rater, hein… J’aimerais qu’on vous considère comme des éclaireurs. Ce que vous êtes. C’est par vous que bien des émancipations sont venues. L’originalité vestimentaire est une telle force vitale, un tel statement, un tel appel à l’individualité, que bien sûr, dès qu’une société se radicalise, elle s’abat sur le statut des habits et commande aux gens de porter ceci plutôt que cela. Elle uniformise.

Sans aller jusqu’aux dictatures, je connais une jeune fille en BTS de commerce, qui se désespère du code vestimentaire qu’on lui impose, à elle si audacieuse, si intrépide. À elle qui est de votre trempe. Malgré ses 17 ans, elle a même été jusqu’à suggérer, sur le lieu de son stage (boutique de luxe dans un quartier huppé), qu’on pourrait la laisser être différente, sans jupe droite noire et talons hauts, et que ce serait peut-être une façon simple et tacite d’ouvrir le commerce du luxe à un nouvel art de vivre, un terrain où l’aspérité créerait du lien, à des ponts entre l’argent et la vie. Mais allait-on écouter cette enfant ? On lui a dit de faire comme les autres. Ce que je voudrais encore vous chanter, c’est que vous avez raison. Au fond, je ne vois d’autre solution, ni même d’autre beauté pour un être humain que de se faire remarquer. Bien sûr, ça peut être, ça doit être par des qualités morales, oui on sait tout ça par coeur, on ne va pas revenir là-dessus.

Mais ça passe aussi par le risque qu’on prend avec les vêtements. Il est fascinant de remarquer le nombre de grands artistes qui furent, par ailleurs, des génies du décalage vestimentaire. Picasso s’était inventé un costume pour les séances photo, et customisait même ses slips, parfois. Samuel Beckett portait des sacs à main de femme, et pourtant ce n’était un gai (ni gay) luron. Honoré de Balzac s’était fait faire un pommeau de canne si beau qu’il en était venu à constater : « Cette canne est bientôt plus célèbre que moi ». Elle est à la Maison de Balzac, 47, rue Raynouard à Paris, à deux mètres des manuscrits du grand bonhomme. Allez-y voir, et vous le verrez de vos propres yeux, le lien entre l’originalité et l’immensité. Si ça se trouve, vous êtes des génies. Baisers à vous tous.

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