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Comment le mauvais goût est devenu hype

Texte : Paola Tuzzi
Photo : Pierre-Ange Carlotti pour le livre Vetements Summer Camp

Crocs légitimées, peau de pêche déterrée et fringues d’équipementier revisitées : le mauvais goût s’immisce des podiums jusqu’au sommet de la hype. Entre éloge du moche et réhabilitation du démodé, sociologie d’un mouvement de défiance devenu tendance.

“La mode, c’est la recherche d’un ridicule nouveau.” Si cette citation que l’on doit à Natalie Barney date du milieu du XIXe siècle, elle n’en décrit pas moins le mouvement qui anime subrepticement l’industrie du prêt-à-porter. Un renversement de paradigme en somme, au terme duquel le démodé se fait mode, l’obsolète avant-garde, érigeant les tendances répudiées du passé en combles de la hype contemporaine, et qui, aujourd’hui, vit son apogée.

Un simple coup d’œil aux récents défilés suffit à l’attester, avec comme exemple des plus probants, le récent show Christopher Kane dont les silhouettes printemps-été 2017 étaient chaussées de Crocs, ces sabots en caoutchouc peu reluisants qui sont à la mode ce que Guillaume Musso est à la littérature française. “J’ai toujours travaillé avec des pièces et des combinaisons inattendues, transformant le quotidien en un luxe ultra-désirable.” a déclaré le créateur écossais dans un communiqué, faisant fi du buzz qu’un tel choix allait forcément générer.

UGLY IS THE NEW BLACK

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De gauche à droite : Christopher Kane printemps-été 2017, Céline printemps-été 2013

On pourrait d’ailleurs facilement résumer ce tour de main stylistique à un coup de comm’ savamment orchestré si d’autres, avant lui, ne s’était pas déjà essayé à la réhabilitation du mauvais goût lors de leurs défilés. On pense à Phoebe Philo qui en 2013 pour Céline, a revisité la Birkenstock dans une version estivale doublée de fourrure, Jonathan Anderson chaussant ses tops de claquettes de piscine en 2014 chez Loewe ou encore Hedi Slimane ressuscitant l’an dernier la chemise hawaïenne, tout droit sortie du vestiaire de Magnum.

Des tentatives isolées qui trouvent aujourd’hui un plus large écho dans le rayonnement inégalé des défilés Vetements, le collectif ayant en quelques saisons fait du t-shirt promotionnel, de la chaussette de sport ou encore du survêtement Juicy Couture les nouveaux statements mode du moment. Une hype qui s’inscrit plus largement dans un ultime revival des années 2000, décennie auto-proclamé du mauvais goût. Un phénomène que l’on retrouve chez un autre bien-aimé de la mode, Gosha Rubchinskiy, qui a enflammé la dernière édition du Pitti Uomo avec des joggings en nylon Fila et Sergio Tacchini, les mêmes que les cool kids du 21e arrondissement s’amusent à exhiber en soirée en guise d’ultime défiance à la bienséance vestimentaire.

ANTI-FASHION

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De gauche à droite : Gucci resort 2017, Hood By Air printemps-été 2017, Maison Margiela printemps-été 2017, Gosha Rubchinskiy printemps-été 2017, Saint Laurent printemps-été 2015

Derrière cette apparente rehab’ du ringard, s’écrit en filigrane une toute autre revendication, moins stylistique que sociétale. Un refus des diktats mercantiles des tendances, une ode à la confusion des genres, une fascination pour les subcultures ou encore une célébration de l’imperfection face aux stéréotypes de beauté conditionnés : autant de doléances que la jeunesse effrontée façon Gucci Gang semble adresser aux ténors de l’industrie par ses looks ostensiblement kitsch et désabusés. « C’est moche, mais c’est pour ça qu’on aime”, lâcherait souvent Demna Gvasalia à propos de ses collections, dont le génie a été de saisir à point nommé cet air du temps anti-système et d’en faire un nouveau business model, non sans ironie.

Le Gucci Gang, composé de cinq jeunes filles, fait l’objet d’un documentaire produit par l’1nstant.fr.
Réalisation : Alexandre Silberstein assisted by Jean du Sartel-Heintz. Stylisme : Christine Lerche.

Plus que le vêtement en lui-même, c’est finalement tout le symbole que représente le port d’une pièce réputée démodée qui constitue la véritable origine de ce retour en grâce du mauvais goût, mais aussi sa force. Rien de tel qu’une tenue borderline pour signaler au monde qu’on est au-dessus des tendances, qu’on est en phase avec soi-même et les siens, seuls complices de cette “private joke” vestimentaire en forme de pied-de-nez à la société, elle qui joue les mètres-étalon du goût, mauvais ou bon.

Une manière en somme de s’émanciper de l’élitisme hiérarchique qu’organisent immanquablement les tendances de mode, saison après saison, et de faire, à coups de survet’ peau de pêche et d’escarpins chaussettes, sa propre révolution.

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