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Comment la mode fétichiste brise les tabous liés au genre et à la sexualité

Photo : Vetements, printemps-été 2019.
Texte : Maxime Leteneur.

Longtemps marginalisé, le fetishwear s’est inscrit ces dernières années comme l’une des tendances les plus marquantes du monde de la mode, au point d’infiltrer le marché grand public. Au-delà de sa dimension esthétique, ce mouvement est aujourd’hui porté par une génération de designers qui veut nous libérer de nos tabous sexuels.

Une femme en cagoule et body rayé rouge et noir dévale le catwalk, chaussée d’une large paire de boots compensées d’une dizaine de centimètres. Dans son sillage, c’est tout un cortège de femmes dominantes aux tenues inspirées de la scène punk et fétichiste (manteau en nylon rouge transparent, fishnet, masque buccal) qui impressionnent l’assemblée venue les observer. Nous sommes à Londres en septembre dernier, où Gareth Pugh présente sa collection printemps-été 2019, rendant hommage au légendaire styliste punk Judy Blame, son ami et mentor, décédé en février. Depuis une dizaine d’années, l’ancien disciple de Rick Owens joue régulièrement avec les codes du fétichisme et s’érige en chef de file d’une tendance BDSM (Bondage et Discipline, Domination et Soumission, Sadisme et Masochisme), une pratique sexuelle dont l’imagerie fascine et nourrit la créativité des designers de mode depuis des années.

Si Ann Demeulemeester et Rick Owens en sont les principaux leaders (pour l’after-show de sa collection automne-hiver 2017/2018, le créateur américain avait organisé au club Péripate, local désaffecté sous le périphérique parisien, une « Butt Muscle Party »), la jeune génération assure une relève tout aussi subversive : on pense à Y/Project avec ses pantalons chaps pour l’automne-hiver 2016/2017, mais aussi à Demna Gvasalia. Pour l’été 2017, le créateur géorgien livrait chez Balenciaga une version sado-maso du Petit Chaperon rouge, en latex et collants en lycra. Un chemin poursuivi à travers la collection printemps-été 2019 de son collectif Vetements, marquée par de nombreux looks cagoulés ou entièrement composés de cuir.

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Photos de gauche à droite : Y/Project automne-hiver 2016/2017, Vetements printemps-été 2019, Rick Owens printemps-été 2019, Balenciaga printemps-été 2017.

« Cette esthétique trouve son origine dans la mouvance musicale et artistique gothique des années 1980, où le romantisme noir, les références médiévales et victoriennes, ainsi que l’imaginaire fantastique faisaient figure de mantra, indique Philippe Rigaut – sociologue spécialiste du fétichisme et auteur de Le fétichisme : perversion ou culture ? (éd. Belin, 2004). Ce mouvement a d’abord popularisé la couleur noire mais avec lui, c’est aussi toute une esthétique underground qui s’est développée grâce à des sous-courants comme le punk. Ces contre-cultures marginales se sont ensuite progressivement rapprochées de l’univers fetish/BDSM ». Un moodboard live et grandeur nature suffisant pour inspirer toute une génération de créateurs des 80’s à nos jours, à l’image du japonais Yohji Yamamoto, Alexander McQueen, Rei Kawakubo pour Comme des Garçons, Nasir Mazhar ou encore Riccardo Tisci pour Givenchy. Le gothique s’immisce de toutes parts, en prenant une tournure de plus en plus sexuelle.

VERS UNE MAINSTREAMISATION DU FETISHWEAR

Après l’ouverture de la voie par des designers pointus et provocants, les maisons de mode plus classiques et institutionnelles se sont dévergondées ces dernières saisons, avec pour point d’orgue l’été 2019, en imposant les adeptes du bondage, hommes et femmes confondus, comme nouvelles figures incontournables de la mode. Résultat : on les voit apparaître chez Miu Miu en chemisier en peau noire au printemps-été 2019, chez Louis Vuitton avec des cuissardes ultra-moulantes et des tailles sanglées pour sa collection resort 2019, chez Alexander Wang au printemps-été 2019 avec des masques et ceintures noirs, ou encore chez Moschino à l’automne-hiver 2018 avec des harnais et des casquettes. Même Marc Jacobs a récemment collaboré avec Zana Bayne, l’une des créatrices les plus emblématiques du mouvement fetishwear. Autant de choix audacieux qui finiront assimilés par une culture plus large. « Même si on ne voit pas l’utilité immédiate des excès montrés par les créateurs lors des défilés, il s’agit là de la première phase d’un processus complexe de digestion, qui se terminera avec une mise sur le marché », explique Florence Müller – historienne de la mode et directrice du département textile du Denver Art Museum – dans un article publié au sein de notre numéro Excess.

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Photos de gauche à droite : Miu Miu printemps-été 2019, Moschino automne-hiver 2018, Louis Vuitton resort 2019, Alexander Wang printemps-été 2019.

Attendez-vous donc à voir d’ici quelques saisons la possible arrivée de pantalons chaps, harnais et sangles dans les rayons des department stores (une collab’ entre Zana Bayne et & Other Stories avait marqué un précédent en 2016), surtout depuis que 50 Shades of Grey et la littérature érotique s’inscrivant dans la même veine ont permis à la culture populaire de se réconcilier avec le sado-masochisme softcore, au point de progressivement institutionnaliser toute une imagerie sexuelle et libertaire. Voire libertine. « Dans la mesure où ces univers acquièrent une visibilité croissante, à travers la fiction cinématographique, l’imagerie publicitaire et la photographie de type « deviant art », les codes érotiques dont ils sont porteurs cessent d’être strictement clandestins, et en un sens ils se normalisent, explique Philippe Rigaut. C’est un phénomène relativement nouveau, auquel Internet a bien entendu très largement contribué, et tout semble indiquer que le mouvement va se poursuivre – au-delà de ces univers spécifiques. »

Le vêtement, en tant que marqueur des codes sociaux de son temps, accompagne indéniablement une remise en question des normes. En s’appropriant l’esthétique fétiche et BDSM, la mode veut peut-être nous initier à la pratique de la cravache mais elle compte surtout bouleverser une fois de plus les notions liées à la sexualité et à l’identité de genre.

ÉDUCATION SEXUELLE ET FÉMINISME

À l’image du corset, la mode féminine a longtemps constitué l’un des vecteurs et symboles de l’inégalité des genres, avant de drastiquement changer de cap dans les années 1960 : « À cette époque de libéralisation des mœurs, la mode, en particulier féminine, est devenue beaucoup moins contraignante et a permis de se libérer de beaucoup d’injonctions, rappelle le sociologue. Aujourd’hui, il est intéressant de constater que cette tendance du fetishwear, qui contribue à faire progresser la condition de la femme, est aussi porteuse d’une imagerie féminine de la toute-puissance ; et fait spécifiquement écho aux fantasmes de soumission masculine. » Bienvenus dans l’ère de la Domina impériale, enfin équipée et prête à s’affranchir des règles du patriarcat.

Un combat précisément mené par la jeune mais déjà florissante griffe berlinoise Namilia, qui présentait lors de la Fashion Week de New York en septembre dernier sa collection printemps-été 2019, incarnée en look d’ouverture par une Paris Hilton souveraine avec sangles et pantalon chaps. L’année précédente, la marque alertait déjà sur l’importance de l’éducation en matière de sexe, à l’heure de la culture porno, et présentait une collection où des ornements en tissu, en forme de vagin, étaient cousus à même le vêtement. « Nous devons cesser de traiter le sexe comme un sujet tabou (…), professait le label dans les notes du défilé. Les jeunes doivent être éduqués à ce sujet dans toute sa complexité, du merveilleux au bizarre, de l’intime au fou. Lorsque nous créerons une culture sexuelle saine, nous pourrons alors apprécier le porno pour le fantasme sauvage et irréaliste qu’il a toujours été destiné à être. » Une façon pour le label de continuer à poser les bases de sa philosophie, célébrant une sexualité décomplexée et l’émancipation de la femme.

« Nous devons cesser de traiter le sexe comme un sujet tabou (…). Les jeunes doivent être éduqués à ce sujet dans toute sa complexité, du merveilleux au bizarre, de l’intime au fou. »

Indéniablement, cette vision du sexe libre et exacerbé ne connaît pas de frontière. À Florence en Italie, le jeune créateur Matteo Carlomusto développe avec audace une mode provocante où se mêlent références sportswear, tailoring, penchants pour l’oversize et symboles religieux. La mode, il la voit comme « la musique et le cinéma, un excellent outil pour parler des problèmes sociaux », nous confesse-t-il. Évoluant dans les sous-cultures alternatives, il s’inspire des scènes drags, fétichistes et gays des générations passées pour remettre en question les normes sexuelles.

Un mot d’ordre partagé par la marque new yorkaise de la designer Yeha Leung (plus connue sous le compte @creepyyeha) – inspirée par Madonna dans les années 1980, les illustrations de pin-up de John Willie ou encore les travaux du photographe japonais Nobuyoshi Araki. Elle crée une mode féministe kinky pour les femmes autonomes et extraverties, mais aussi pour les communautés queer et trans notamment grâce à des soutiens-gorge et des harnais.

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Photo : Matteo Carlomusto printemps-été 2019.

LE GENRE ET L’ÂGE REMIS EN QUESTION

L’exploration de la sexualité mène inévitablement vers une réflexion sur la notion de genre. Car enfiler un masque en lycra, c’est certes gagner l’anonymat le plus total, mais c’est aussi renoncer aux attributs visibles qui nous définissent comme un homme ou une femme. Un concept que s’efforce de mettre en avant le label et collectif artistique UY Studio basé à Berlin, qui milite pour la suppression de la binarité du genre. À travers des collections unisexes inspirées du fetishwear et de la vie nocturne berlinoise, réputée pour son état d’esprit libertaire, la marque réfute la division esthétique entre « lui et elle » ou « jeunes et vieux ».

« De la sélection de nos textiles (du cuir végétalien, ndlr) à la fabrication de nos modèles, tout représente un monde sans genre », nous confie Idan Gilony, l’un des créateurs de la marque avec Fanny Lawaetz. Mais leur démarche de fluidité s’inscrit bien en dehors des frontières de la mode : « Début octobre, nous avons organisé une exposition intitulée « Gender Archive » en marge de la Berlin Art Week. Notre concept s’appuyait sur la théorie de la philosophe Judith Butler, intitulée « Gender Performativity », avec un débat centré autour des remises en question des notions de genre conventionnelles ».

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Photo : collection THE BRVTALIST de UY Studio.

Pour le sociologue Philippe Rigaut, ça ne fait aucun doute : « Ces milieux sont particulièrement à la pointe dans tout ce qui peut concerner la déconstruction des codes classiques de la séduction, mais aussi de l’identité de genre. Ils forment désormais, au-delà des sexualités aux penchants plus pervers, une sorte d’outre-monde érotique à l’intérieur duquel se dessinent les nouvelles frontières de la chair, de ses imaginaires et de ses esthétiques, avec une nette prédilection bien entendu pour le kinky, le freaky ». Berlin, terre du fetishwear par excellence, abrite de jeunes labels partageant une vision et une idéologie similaires à UY Studio, comme Studio Obectra ou Hermione Flynn, qui défendent une mode unisexe à travers des collections conceptuelles et des performances. « Nous entrons, je pense, dans une nouvelle ère où la mode sera annonciatrice d’une ouverture croissante des conceptions morales autour de la sexualité », résume l’auteur spécialiste du fétichisme. Soyez-en convaincus, vous serez probablement habillés lors de vos prochains ébats.

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