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Que signifie le come-back du tailoring ?

Texte : Henri Delebarre.
Photo : Gucci automne 2019.

Alors que la déferlante streetwear qui a marqué la mode ces dernières années commence à s’essouffler, le tailoring opère un retour en force chez bon nombre de designers. Sans cesse retravaillé, le costume se réinvente pour mieux refléter les évolutions de notre société.

De janvier à mars dernier, alors que se succédaient les défilés présentant les dernières collections de prêt-à-porter masculines et féminines pour l’hiver prochain, un nouvel horizon a commencé à poindre à mesure que les tendances se dévoilaient. Sur les podiums, de New York à Paris en passant Londres et Milan, la raréfaction des hoodies et autres joggings logotés a (ré)ouvert la voie au tailoring, annonçant dans la foulée l’avènement d’une nouvelle ère qu’on pourrait qualifier de « post-streetwear ». Car si depuis plusieurs années la mode haut-de-gamme fait de l’habit de banlieue le nouvel uniforme des millionnaires, ce nouveau paradigme qui a tout d’abord renversé les codes du luxe a ensuite perdu de sa dimension subversive, jusqu’à provoquer un sentiment de lassitude grandissant.

Ces deux dernières saisons, les créateurs semblent s’être mis d’accord pour contrer cette tendance qui menaçait de les étouffer. Un sursaut qui s’est organisé par le biais d’un retour au costume, plus ou moins éclipsé ces dernières années par la prise en otage du luxe par le streetwear. Alors qu’on le pensait épuisé, le tailoring s’est régénéré avec le passage de ce dernier et est redevenu une toile blanche pour bon nombre de créateurs. Souvent plus amples et plus souples, les néo-costumes se sont enrichis des proportions du streetwear. Avalant le corps, les vestes et pantalons conçus par Virgil Abloh pour ses deux premières collections homme chez Louis Vuitton exhalaient un sentiment de confort, prouvant que le tailoring n’était plus l’antithèse de la décontraction. Souvent porté avec des sneakers, le costume s’est affranchi de ses connotations formelles et sévères en se frottant au sportswear. Pour Xavier Chaumette, historien de la mode et auteur du livre Le tailleur, un vêtement-message, « il n’y a plus de dualité streetwear/tailoring mais un mélange entre l’esprit du streetwear et la tradition des tailleurs ».

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Photos de gauche à droite : Dior automne 2019, Nina Ricci automne 2019, Prada automne 2019, Alexander McQueen automne 2019.

Un combo qui s’inscrit directement dans la lignée du travail entrepris dès les années 70 par Giorgio Armani. Loin des armures entoilées de Savile Row à Londres, les costumes du créateur italien ont libéré le tailleur-pantalon de ses doublures et paddings pour l’adapter à la dolce vita. À grand renfort de tissus fluides et légers, Giorgio Armani a inventé un nouveau costume garant d’une liberté de mouvement, mais toujours symbole d’une grande élégance.

Une créativité renouvelée

Des dernières collections masculines et féminines de Miuccia Prada aux premiers pas de Louise Trotter chez Lacoste, ou de Lisi Herrebrugh et Rushemy Botter chez Nina Ricci, l’omniprésence du costume traduit l’envie d’un retour à une élégance plus conventionnelle qui se manifeste par un retour aux savoir-faire traditionnels. Par sa résurgence, le tailoring recentre le luxe sur sa vocation première qui est de proposer des vêtements bien construits. En parallèle de l’influence indéniable que le streetwear exerce sur le tailoring, l’ambiance Haute Couture qui s’infiltre actuellement dans le prêt-à-porter joue elle aussi un rôle important dans la manière dont le costume est repensé. Chez Alexander McQueen, Sarah Burton s’est concentrée cette saison sur des pièces à l’aspect plus technique. Net et fuselé, un de ses smokings avait des manches en satin drapées autour des épaules comme pour dessiner un bouton de rose.

Également marqué par l’influence de la Haute Couture mais adepte d’un mix entre streetwear et costume, qu’il a poussé à son paroxysme en 2017 avec la collaboration entre Supreme et Louis Vuitton, Kim Jones a lui aussi développé l’idée d’un tailoring couture avec sa dernière collection Dior Homme, principalement composée de costumes, dont les vestes étaient parfois ornées de longs pans de satin. Dans les coulisses, le designer expliquait sa démarche : « Nous avons travaillé sur l’idée d’un homme couture, en nous inspirant des robes d’archives de M. Dior ». Prenant appui sur des robes de bals et les savoir-faire des ateliers de la maison, le tailoring masculin de Kim Jones s’est ainsi nourri d’échanges avec le vestiaire féminin. Après avoir été assimilé par les femmes, il semblerait que le costume pour homme se réinvente en s’imprégnant d’ornements qui sont d’ordinaire réservés au vestiaire féminin. Après tout, si dans son histoire le vêtement mixte relève davantage d’une adaptation d’éléments masculins pour le vestiaire féminin, il semblerait que le phénomène inverse en soit la suite logique. Car si le vestiaire masculin réapproprié par les femmes a accompagné leur émancipation, pourquoi ne libèrerait-on pas l’homme d’aujourd’hui, à son tour, grâce aux vêtements traditionnellement affiliés aux femmes ?

La résurgence du power dressing

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Photos de gauche à droite : Saint Laurent automne 2019, Givenchy automne 2019, Saint Laurent automne 2019, Givenchy automne 2019.

Devenu unisexe depuis qu’Yves Saint Laurent l’a arraché au vestiaire masculin pour donner le pouvoir aux femmes, le tailleur-pantalon se prête à toutes les expérimentations. Mais parce que son adoption par la gente féminine a été difficile, son histoire reste intimement liée à celle de la lutte pour une égalité entre les hommes et les femmes. De fait, alors qu’une nouvelle forme de féminisme prend racine depuis la naissance du mouvement #MeToo, la résurgence du power dressing des années 80 au sein des dernières collections de prêt-à-porter ne semble pas anodine. Réinvesties par Clare Waight Keller chez Givenchy, ou par Anthony Vaccarello chez Saint Laurent lors de la dernière Fashion Week, les carrures extrêmes (celles là même qu’affectionnaient Thierry Mugler et Claude Montana) rappellent que les inégalités entre les deux sexes subsistent, et que la femme peut encore être amenée à devoir se créer une armure pour les affronter.

Pour Xavier Chaumette, « Le tailleur-pantalon continue de représenter une quête d’indépendance chez la femme, il en donne une image très positive. Il est concomitant à des mouvement d’émancipation de lutte pour les droits des femmes et son retour est une forme de réaction très forte à ce qui se passe en ce moment. Après une période où les robes étaient très sexy, le come-back du costume incarne un retour vers des vêtements couvrant davantage le corps, plus intellectuels, qui renvoient une image de maturité. » Chez Celine, la dernière collection d’Hedi Slimane illustre parfaitement cette transition. Habitué aux mini robes ultra-sexy, qui lui ont valu un déferlement de critiques de la part de la presse anglo-saxonne en octobre dernier, la femme slimanienne prenait lors de son dernier défilé des allures de néo-bourgeoises seventies, en blazer pied-de-poule et jupe-culotte, et troquait sa robe courte pour un long smoking chicissime.

Un glissement vers le genderfree

À l’inverse, chez d’autres créateurs, le néo-tailoring indique qu’il ne s’agit plus, à l’heure actuelle, de s’emparer d’un pouvoir qui serait réservé aux hommes. Car s’il reste l’uniforme impersonnel des membres de la classe politique, le costume n’est plus vraiment l’emblème du pouvoir et a été vidé de ses connotations patriarcales depuis son appropriation par les femmes. Après avoir accompagné leurs revendications, le tailoring retranscrit désormais le glissement vers l’harmonisation des genres et donc indirectement, de nouvelles luttes qui sont celles de la communauté LGBT.

Devenus des basiques genderless au même titre que les T-shirt blancs, les blazers et les pantalons de costume constituent désormais de nouveaux instruments participant à l’effacement de la frontière entre les sexes. À l’heure où les marques regroupent leurs collections sur un seul et même défilé mixte, le costume se repense ainsi via le prisme d’une fluidité entre les genres. S’il se joue encore des tropes de la masculinité dans les collections féminines, il n’est plus rare d’également rencontrer la situation inverse. De Berluti à Sies Marjan en passant par Dior, plusieurs mannequins masculins défilaient récemment en costumes allant du fuchsia au rose bonbon.

Billy Porter aux Oscars 2019.

Sur les tapis rouge également, certains hommes ne se contentent plus du traditionnel complet noir ou bleu marine. Récemment, Timothée Chalamet arborait un costume sur lequel était accroché un harnais en cuir Louis Vuitton, directement inspiré de ceux portés à même la peau dans les backrooms des clubs gays. Le 24 février dernier, lors de la 91ème cérémonie des Oscars, Billy Porter créait l’événement à son tour. Habillé d’une veste de smoking on ne peut plus conventionnelle en haut, l’acteur américain ouvertement gay avait choisi d’assortir cette dernière non pas à un pantalon, mais à une robe en velours noir et volumineuse signée Christian Siriano. Un look largement liké, relayé et commenté sur les réseaux sociaux.

Chez Thom Browne, où le tailoring est la pierre angulaire de chaque collection, le costume suivait cet effacement des genres en trois temps dans la collection automne-hiver 2019-2020. D’abord présenté sous sa forme classique, le costume était ensuite transformé en robe fourreau avant d’être totalement déconstruit. Une manière de déconstruire le costume, comme pour mieux remettre en question les stéréotypes liés au genre.

L’art du détournement

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Photos de gauche à droite : Gucci automne 2019, Louis Vuitton été 2019, Off-White automne 2019, Balenciaga automne 2019.

Pour son nouveau label Random Identities, le designer italien Stefano Pilati, passé par Saint Laurent et ancien directeur artistique d’Ermenegildo Zegna, poussait l’approche genderfree encore plus loin. Chez lui, les jupes, vestes et pantalons qui empruntent leur répertoire de formes au costume sont toujours mixtes. Les dernières évolutions du tailoring retranscrivent ainsi les aspirations de toute une génération, qui prône des valeurs d’inclusivité et de liberté, et qui obsède l’industrie du luxe depuis quelques années.

Cette génération, c’est celle des millenials. Et s’il y ne fallait citer qu’une marque suscitant son adoration, se serait Gucci. Présentée le 20 février à Milan, la dernière collection de la maison résumait et incarnait toutes ces idées, révélant par là même la fulgurance du génie d’Alessandro Michele. Parfois inachevé comme pour rappeler les étapes techniques nécessaires à sa confection et mettre l’accent sur les savoir-faire, le costume-pantalon qu’il proposait était identique qu’il soit porté par un hommes ou une femme. Inspiré des années 40, le tailoring à la sauce Gucci tirait ses volumes des propositions apportées par le passage du streetwear, en même temps qu’il s’amusait des codes formels du costume-cravate en tant qu’uniforme lié au monde de l’entreprise.

Chez Off-White et Balenciaga, même les prophètes du streetwear Virgil Abloh et Demna Gvasalia ont présenté des collections troquant une partie de leur vestiaire inspiré par la rue contre des silhouettes composées de costumes-cravates. Mais que ce soit au show Gucci où certains looks tailoring étaient complétés avec un collier à clous, à celui d’Off-White où les mannequins en costume avaient le visage dissimulé par des casques de football américain, ou encore au défilé Balenciaga où l’un des modèles arborait des lunettes de soleil par-dessus un ensemble gris clair, chacun évoquait à sa manière le monde du travail sans pour autant chercher à l’incarner, pour mieux détourner ses connotations. L’avènement d’une esthétique post-corporate ?

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