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Brigitte Fontaine, éternelle punk de la chanson française

Photos : Brigitte Fontaine par Xiangyu Liu pour Antidote : Excess hiver 2018-2019.
Texte : Maxime Retailleau.
Stylisme : Yann Weber. Coiffure : Gilles Degivry @Artlist. Set Design : Olivia Aine.

Chanteuse, comédienne et écrivaine, Brigitte Fontaine est aussi célèbre pour ses œuvres que son attitude iconoclaste, et sa liberté d’esprit inébranlable. Après une carrière prolifique à travers laquelle elle a fait de l’excès sa norme, elle souhaite aujourd’hui renouer avec la veine punk de ses débuts.

« On n’est pas là pour apporter la paix », clame Brigitte Fontaine lorsqu’elle débarque accompagnée d’un guitariste sur la scène de la Bellevilloise, esquissant une série de pas de danse qu’elle qualifie de « monkeywalk » – en clin d’œil ironique à Michael Jackson. Arborant une ample robe en tulle blanche et une paire de micro-lunettes à verre transparent, elle entame alors son morceau « Au diable Dieu » ; une vague d’excitation déferle dans le public. L’artiste, qui prétend avoir plus de 20 000 ans, n’a rien perdu de son aura iconoclaste.

Son showcase terminé, elle reprend des forces dans sa loge puis repart sur l’Île Saint-Louis, au centre de la capitale, où elle habite depuis plusieurs dizaines d’années, et qu’elle ne quitte plus qu’en de très rares occasions. Et pour cause : suite à une fracture des vertèbres il y a deux ans, il lui est devenu presque impossible de se déplacer seule. « Il m’est beaucoup plus facile de danser que de marcher », affirme-t-elle dans un café voisin. À cinquante mètres de là, elle avait tourné le clip de Prohibition dans lequel elle dénonce la mise à l’écart des personnes âgées, notamment sur le plan sexuel (« Foutre interdit à soixante ans, ou scandale et ricanements »), réaffirmant son droit à « baiser, boire et fumer ».

« Je suis sortie avec un mec beaucoup plus âgé que moi, qui était jaloux de mes partenaires masculins sur scène. J’ai arrêté le théâtre comme une conne, alors que c’est ce que j’aimais ! »

Elle tire discrètement sur sa cigarette à l’intérieur du bistrot, en veillant à ne pas se faire surprendre par la serveuse, et revient sur les débuts de sa prolifique carrière musicale (riche de 18 albums). « Ce n’était pas mon rêve d’enfant : ce que je savais depuis toute petite, c’est que je ferai du théâtre, raconte-t-elle de sa voix grave, en mâchant ses mots. Mais je suis sortie avec un mec beaucoup plus âgé que moi, qui était jaloux de mes partenaires masculins sur scène. J’ai arrêté le théâtre comme une conne, alors que c’est ce que j’aimais ! Puis par ruse, pour pouvoir remonter sur scène, mais toute seule cette fois, je me suis mise à écrire des morceaux. D’ailleurs je savais aussi que j’écrirais, même si je n’avais pas prévu de chanter. C’était radicalement punk, bien avant que le mouvement ne naisse… ».

Elle quitte ensuite son petit-ami, et continue la musique tout en reprenant le théâtre. En 1964, elle monte la pièce avant-gardiste Maman J’ai Peur avec Jacques Higelin, puis le spectacle Niok, s’assimilant au happening et laissant une large part à l’improvisation, pour lequel ils intègrent le musicien d’origine algérienne Areski Belkacem à l’équipe. Le trio obtient ensuite un grand succès avec Comme à la Radio, dont Brigitte Fontaine reprendra le nom pour son disque proto-punk sorti en 1970.

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Manteau, pull, baskets et chapeau, Maison Margiela.

La poésie brute de l’album fait parfois écho aux titres du Velvet Underground, notamment à travers certains morceaux à l’esthétique rock dépouillée comme « Le Goudron ». Le titre « L’été l’été », lui, est le premier dont elle confie la composition à Areski, dont le talent la renverse (littéralement). « Je lui avais donné le texte, et quand je l’ai entendu jouer le morceau, je me suis évanouie », se souvient-elle. Elle se mettra en couple avec lui quelques années plus tard, puis ne le quittera plus, dans la vie comme sur scène, et Areski aura une influence déterminante sur sa musique, qui prendra régulièrement des accents orientaux.

Brigitte Fontaine rencontre de plus en plus de succès, mais ne supporte pas sa célébrité naissante : l’attitude admirative du public l’écœure, et elle décide de saboter sa carrière. Lors d’un concert au théâtre du Ranelagh, en 1972 à Paris, dont elle a orchestré toute la mise en scène, elle annonce à son public qu’elle va quitter la salle au lieu de chanter, puis s’échappe à l’arrière d’une moto ; le lieu est saccagé, et l’événement fait scandale. L’industrie musicale française la rejette unanimement, et elle survit grâce au théâtre tout en publiant quelques ouvrages, avant de renaître au Japon, où la popularité de Comme à la Radio atteint des sommets. En 1988, on lui propose de produire son nouveau LP, Corazon, si elle accepte de réaliser une tournée dans l’archipel. Malgré sa peur maladive de l’avion, Brigitte Fontaine s’envole et se retrouve accueillie en star.

« J’avais l’impression d’être Michael Jackson au Japon. Il y avait plein de jeunes filles et de garçons qui se précipitaient sur moi quand je sortais, c’était dingue. »

« lls adoraient Comme à la radio, j’avais l’impression d’être Michael Jackson là-bas, se remémore-t-elle. Il y avait plein de jeune filles et de garçons qui se précipitaient sur moi quand je sortais, c’était dingue. Par contre l’ambiance des concerts était très spéciale. Il y avait un silence total dans la salle, puis de temps en temps quelqu’un se levait en criant par exemple : “Brigitte Fontaine !”, et il se rasseyait. Ensuite des gens venaient me rejoindre dans la loge, et ils riaient et pleuraient en même temps. Je n’avais jamais vu ça. »

Sa popularité regrimpe en France grâce à son morceau teinté d’absurde « Le Nougat », et son clip à l’esthétique enfantine où elle apparaît le crâne rasé. « Je partageais l’avis de Charles Trenet, qui considérait qu’il fallait que la silhouette dessine une ligne nette sur scène, précise-t-elle. Avec mes habits moulants et mon crâne rasé, j’étais nette. » Ses deux premiers disques d’or, sortis à l’aube des années 2000, consacrent son succès public. Le premier, Keke-land, comprend le célèbre « Y’a des zazous », et le morceau « Demie Clocharde » créé en collaboration avec le groupe de rock garage Sonic Youth, qui voue une admiration sans faille à la chanteuse depuis l’autre côté de l’Atlantique. Puis vient Rue Saint-Louis en L’Ile, une déclaration d’amour poétique à son quartier, qu’elle a depuis pris en grippe.

Embourgeoisée et assaillie par des hordes de touristes regroupés devant le glacier Berthillon, au coin de sa rue, l’Ile Saint-Louis aurait perdu tout le charme bohème de ses origines. L’allure de Brigitte Fontaine détonne dans le bistrot où l’on se trouve ; en entrant, les autres clients l’avaient observée avec des regards emplis de stupéfaction, la dévisageant avec sa grande robe en filet, son sac en peluche noire et ses larges bottes en cuir. « Elles sont top, non ?, lâche-t-elle avant de claquer sa langue contre son palais. On me les a offertes pour mon rôle dans Le Grand Soir, j’avais refusé de collaborer dans un premier temps car j’ai horreur de jouer au cinéma, mais ils m’ont fait du chantage. C’était adorable. » L’artiste est obsédée par les vêtements : son appartement en déborde (« il y a un bordel inouï, inouï », insiste-t-elle), faisant écho à son morceau « Le Dressing », dans lequel elle répète « Tous tous, il les faut tous » d’un air guilleret. Quelques semaines plus tôt, nous la retrouvions dans son quartier pour un premier café, avant quoi elle s’était résignée à rendre un sac sur lequel elle avait craqué avant de juger cette dépense déraisonnable. « C’est quand même dommage, il était ma-ni-faïque ce sac », se désolait-elle.

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Pull, pantalon, baskets et gants, Maison Margiela.

Ses tenues font sensation lors de ses apparitions télévisuelles, tout comme son sens de la répartie, sa franchise sans limites, et ses propos extravagants, qui lui ont rapidement valu une étiquette de « folle » dans l’esprit du grand public – bien qu’elle se révèle être totalement lucide en privé. « Je me suis rendue compte que les émissions profitaient du truc du clown, de la folle, donc ensuite j’ai arrêté de déconner, de rigoler, et ça s’est bien passé ». Ses interventions cathodiques régulières accompagnent ses sorties d’albums, ou reviennent sur ses nouveaux romans et recueils de nouvelles.

Elle a publié une vingtaine de livres au total, dont le dernier en date s’intitule L’Onyx Rose – publié chez son éditeur historique, Flammarion. Elle y raconte une histoire d’amour hédoniste et fantastique, où l’action se déroule à pleine vitesse, sans souci de réalisme spatio-temporel ; une urgence qui fait écho aux textes courts et condensés de ses morceaux. Quelques années plus tôt, elle avait publié un long poème en prose, rédigé alors qu’elle était immobilisée à la suite de sa blessure à la colonne vertébrale : Chute et Ravissement, adressé à Arthur Rimbaud, dont elle est une grande admiratrice. Éloge de l’art et de la poésie, ils y apparaissent comme un remède à la banalité du quotidien.

« Avant tout féminisme officiel, j’étais seule et déjà solidaire de toutes les femmes. À peu près tout ce que j’ai fait, c’est pour les femmes. Mais je me fous du féminisme ! »

Malgré une vie hors du commun et son œuvre abondante, Brigitte Fontaine fait preuve d’une humilité sans égale : « Je me considère comme rien du tout ! », déclare-t-elle abruptement. Elle a pourtant récemment collaboré avec plusieurs légendes de la musique, dont Étienne Daho, Brian Ferry, ou encore Grace Jones, qu’on retrouve en featuring sur plusieurs de ses morceaux : « La Caravane », « Soufi » et « Dancefloor » (incarnant le virage électronique des derniers albums de l’artiste française). « J’adore Grace Jones, elle est formidable, s’enthousiasme la chanteuse. On a enregistré au studio et j’ai joué avec elle au Bataclan. La veille, elle était à Londres, je l’ai appelée et je lui ait dit : “Tu viens quand ?” Elle m’a répondu : “Ne t’inquiète pas je serai à tes côtés ! Mais ne préviens personne.” J’ai démarré le concert, mais elle n’était pas là, je ne savais même pas si elle viendrait. Et puis lorsque j’ai commencé à chanter le morceau qu’on devait interpréter ensemble, elle est apparue avec une tenue absolument renversante. Elle en changeait ensuite pour chaque titre ! »

Soutenue par de grandes figures du monde culturel, l’artiste jouit également d’une reconnaissance institutionnelle. L’an dernier, François Hollande lui a remis la Légion d’Honneur, en échange de quoi elle avait décoré sa veste d’un pin’s de Babar (le surnom qu’elle lui donne) en pleine cérémonie. Récemment, il l’a retrouvée à l’occasion du vernissage de son dernier ouvrage ; Brigitte Fontaine l’avait salué d’un high five, délaissant temporairement son immense fume-cigarette couleur or, sur lequel elle tirait compulsivement. D’une indépendance d’esprit sans concessions, l’artiste constitue cependant une figure clivante, et s’est notamment mis à dos certaines féministes, malgré son engagement constant pour la cause des femmes.

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Veste, pull, pantalon et baskets, Maison Margiela.

Elle a notamment signé les deux Manifestes des 343, en 1971 et 2011, en faveur du droit à l’avortement puis de l’égalité des sexes. « Avant tout féminisme officiel, j’étais seule et déjà solidaire de toutes les femmes, explique-t-elle. À peu près tout ce que j’ai fait, c’est pour les femmes. Mais je me fous du féminisme ! » Elle ne mâche pas non plus ses mots lorsqu’elle évoque Mai 68, qui fête ses 50 ans cette année : « À mes yeux, c’était une fraude de fils et de filles à papa. Ce qu’il y avait de beau par contre, c’était les grèves générales, les séquestrations de patrons, les occupations d’usines. Et il y avait un truc drôle d’écrit sur les murs de la Sorbonne : “Je suis marxiste façon Groucho”. Moi aussi. »

Descendante bretonne de plusieurs générations d’instituteurs laïcs, elle semble avoir hérité des valeurs iconoclastes de ses ancêtres. « En Bretagne, les anciennes générations jetaient des pierres aux instituteurs laïcs, on les lapidait même parfois. Mon arrière-grand-père était directeur d’école, et le bébé de l’un de ses adjoints a été étouffé dans son berceau. Parce que c’était le diable, les libres penseurs. Moi, je ne suis pas baptisée et je suis très contente de ça, ainsi que du fait que mes parents m’aient appellée Brigitte : c’est un vieux nom celte que j’aime beaucoup. »

Elle sort un médicament d’une petite sacoche accrochée à sa jambe, et l’avale. Régulièrement prise de vertiges, elle ne pouvait même plus sortir de chez elle il y a encore quelque temps. Très affectée aussi par le décès du rockeur Jacques Higelin, dont elle était restée très proche depuis leurs débuts au théâtre et qu’elle considérait comme un frère, elle n’est toutefois pas du genre à se laisser abattre. Son prochain livre est déjà presque terminé et elle compte composer un nouvel album. « Je me sens redevenue sauvage et punk », lâche Brigitte Fontaine en guise d’indice.

Cet article est extrait de Antidote : Excess hiver 2018-2019, photographié par Xiangyu Liu.

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« On n’est pas là pour apporter la paix », clame Brigitte Fontaine lorsqu’elle débarque accompagnée d’un guitariste sur la scène de la Bellevilloise, esquissant une série de pas de danse qu’elle qualifie de « monkeywalk » – en clin d’œil ironique à Michael Jackson. Arborant une ample robe en tulle blanche et une paire de micro-lunettes à verre transparent, elle entame alors son morceau « Au diable Dieu » ; une vague d’excitation déferle dans le public. L’artiste, qui prétend avoir plus de 20 000 ans, n’a rien perdu de son aura iconoclaste.

Son showcase terminé, elle reprend des forces dans sa loge puis repart sur l’Île Saint-Louis, au centre de la capitale, où elle habite depuis plusieurs dizaines d’années, et qu’elle ne quitte plus qu’en de très rares occasions. Et pour cause : suite à une fracture des vertèbres il y a deux ans, il lui est devenu presque impossible de se déplacer seule. « Il m’est beaucoup plus facile de danser que de marcher », affirme-t-elle dans un café voisin. À cinquante mètres de là, elle avait tourné le clip de Prohibition dans lequel elle dénonce la mise à l’écart des personnes âgées, notamment sur le plan sexuel (« Foutre interdit à soixante ans, ou scandale et ricanements »), réaffirmant son droit à « baiser, boire et fumer ».

« Je suis sortie avec un mec beaucoup plus âgé que moi, qui était jaloux de mes partenaires masculins sur scène. J’ai arrêté le théâtre comme une conne, alors que c’est ce que j’aimais ! »

Elle tire discrètement sur sa cigarette à l’intérieur du bistrot, en veillant à ne pas se faire surprendre par la serveuse, et revient sur les débuts de sa prolifique carrière musicale (riche de 18 albums). « Ce n’était pas mon rêve d’enfant : ce que je savais depuis toute petite, c’est que je ferai du théâtre, raconte-t-elle de sa voix grave, en mâchant ses mots. Mais je suis sortie avec un mec beaucoup plus âgé que moi, qui était jaloux de mes partenaires masculins sur scène. J’ai arrêté le théâtre comme une conne, alors que c’est ce que j’aimais ! Puis par ruse, pour pouvoir remonter sur scène, mais toute seule cette fois, je me suis mise à écrire des morceaux. D’ailleurs je savais aussi que j’écrirais, même si je n’avais pas prévu de chanter. C’était radicalement punk, bien avant que le mouvement ne naisse… ».

Elle quitte ensuite son petit-ami, et continue la musique tout en reprenant le théâtre. En 1964, elle monte la pièce avant-gardiste Maman J’ai Peur avec Jacques Higelin, puis le spectacle Niok, s’assimilant au happening et laissant une large part à l’improvisation, pour lequel ils intègrent le musicien d’origine algérienne Areski Belkacem à l’équipe. Le trio obtient ensuite un grand succès avec Comme à la Radio, dont Brigitte Fontaine reprendra le nom pour son disque proto-punk sorti en 1970.

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Manteau, pull, baskets et chapeau, Maison Margiela.

La poésie brute de l’album fait parfois écho aux titres du Velvet Underground, notamment à travers certains morceaux à l’esthétique rock dépouillée comme « Le Goudron ». Le titre « L’été l’été », lui, est le premier dont elle confie la composition à Areski, dont le talent la renverse (littéralement). « Je lui avais donné le texte, et quand je l’ai entendu jouer le morceau, je me suis évanouie », se souvient-elle. Elle se mettra en couple avec lui quelques années plus tard, puis ne le quittera plus, dans la vie comme sur scène, et Areski aura une influence déterminante sur sa musique, qui prendra régulièrement des accents orientaux.

Brigitte Fontaine rencontre de plus en plus de succès, mais ne supporte pas sa célébrité naissante : l’attitude admirative du public l’écœure, et elle décide de saboter sa carrière. Lors d’un concert au théâtre du Ranelagh, en 1972 à Paris, dont elle a orchestré toute la mise en scène, elle annonce à son public qu’elle va quitter la salle au lieu de chanter, puis s’échappe à l’arrière d’une moto ; le lieu est saccagé, et l’événement fait scandale. L’industrie musicale française la rejette unanimement, et elle survit grâce au théâtre tout en publiant quelques ouvrages, avant de renaître au Japon, où la popularité de Comme à la Radio atteint des sommets. En 1988, on lui propose de produire son nouveau LP, Corazon, si elle accepte de réaliser une tournée dans l’archipel. Malgré sa peur maladive de l’avion, Brigitte Fontaine s’envole et se retrouve accueillie en star.

« J’avais l’impression d’être Michael Jackson au Japon. Il y avait plein de jeunes filles et de garçons qui se précipitaient sur moi quand je sortais, c’était dingue. »

« lls adoraient Comme à la radio, j’avais l’impression d’être Michael Jackson là-bas, se remémore-t-elle. Il y avait plein de jeune filles et de garçons qui se précipitaient sur moi quand je sortais, c’était dingue. Par contre l’ambiance des concerts était très spéciale. Il y avait un silence total dans la salle, puis de temps en temps quelqu’un se levait en criant par exemple : “Brigitte Fontaine !”, et il se rasseyait. Ensuite des gens venaient me rejoindre dans la loge, et ils riaient et pleuraient en même temps. Je n’avais jamais vu ça. »

Sa popularité regrimpe en France grâce à son morceau teinté d’absurde « Le Nougat », et son clip à l’esthétique enfantine où elle apparaît le crâne rasé. « Je partageais l’avis de Charles Trenet, qui considérait qu’il fallait que la silhouette dessine une ligne nette sur scène, précise-t-elle. Avec mes habits moulants et mon crâne rasé, j’étais nette. » Ses deux premiers disques d’or, sortis à l’aube des années 2000, consacrent son succès public. Le premier, Keke-land, comprend le célèbre « Y’a des zazous », et le morceau « Demie Clocharde » créé en collaboration avec le groupe de rock garage Sonic Youth, qui voue une admiration sans faille à la chanteuse depuis l’autre côté de l’Atlantique. Puis vient Rue Saint-Louis en L’Ile, une déclaration d’amour poétique à son quartier, qu’elle a depuis pris en grippe.

Embourgeoisée et assaillie par des hordes de touristes regroupés devant le glacier Berthillon, au coin de sa rue, l’Ile Saint-Louis aurait perdu tout le charme bohème de ses origines. L’allure de Brigitte Fontaine détonne dans le bistrot où l’on se trouve ; en entrant, les autres clients l’avaient observée avec des regards emplis de stupéfaction, la dévisageant avec sa grande robe en filet, son sac en peluche noire et ses larges bottes en cuir. « Elles sont top, non ?, lâche-t-elle avant de claquer sa langue contre son palais. On me les a offertes pour mon rôle dans Le Grand Soir, j’avais refusé de collaborer dans un premier temps car j’ai horreur de jouer au cinéma, mais ils m’ont fait du chantage. C’était adorable. » L’artiste est obsédée par les vêtements : son appartement en déborde (« il y a un bordel inouï, inouï », insiste-t-elle), faisant écho à son morceau « Le Dressing », dans lequel elle répète « Tous tous, il les faut tous » d’un air guilleret. Quelques semaines plus tôt, nous la retrouvions dans son quartier pour un premier café, avant quoi elle s’était résignée à rendre un sac sur lequel elle avait craqué avant de juger cette dépense déraisonnable. « C’est quand même dommage, il était ma-ni-faïque ce sac », se désolait-elle.

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Pull, pantalon, baskets et gants, Maison Margiela.

Ses tenues font sensation lors de ses apparitions télévisuelles, tout comme son sens de la répartie, sa franchise sans limites, et ses propos extravagants, qui lui ont rapidement valu une étiquette de « folle » dans l’esprit du grand public – bien qu’elle se révèle être totalement lucide en privé. « Je me suis rendue compte que les émissions profitaient du truc du clown, de la folle, donc ensuite j’ai arrêté de déconner, de rigoler, et ça s’est bien passé ». Ses interventions cathodiques régulières accompagnent ses sorties d’albums, ou reviennent sur ses nouveaux romans et recueils de nouvelles.

Elle a publié une vingtaine de livres au total, dont le dernier en date s’intitule L’Onyx Rose – publié chez son éditeur historique, Flammarion. Elle y raconte une histoire d’amour hédoniste et fantastique, où l’action se déroule à pleine vitesse, sans souci de réalisme spatio-temporel ; une urgence qui fait écho aux textes courts et condensés de ses morceaux. Quelques années plus tôt, elle avait publié un long poème en prose, rédigé alors qu’elle était immobilisée à la suite de sa blessure à la colonne vertébrale : Chute et Ravissement, adressé à Arthur Rimbaud, dont elle est une grande admiratrice. Éloge de l’art et de la poésie, ils y apparaissent comme un remède à la banalité du quotidien.

« Avant tout féminisme officiel, j’étais seule et déjà solidaire de toutes les femmes. À peu près tout ce que j’ai fait, c’est pour les femmes. Mais je me fous du féminisme ! »

Malgré une vie hors du commun et son œuvre abondante, Brigitte Fontaine fait preuve d’une humilité sans égale : « Je me considère comme rien du tout ! », déclare-t-elle abruptement. Elle a pourtant récemment collaboré avec plusieurs légendes de la musique, dont Étienne Daho, Brian Ferry, ou encore Grace Jones, qu’on retrouve en featuring sur plusieurs de ses morceaux : « La Caravane », « Soufi » et « Dancefloor » (incarnant le virage électronique des derniers albums de l’artiste française). « J’adore Grace Jones, elle est formidable, s’enthousiasme la chanteuse. On a enregistré au studio et j’ai joué avec elle au Bataclan. La veille, elle était à Londres, je l’ai appelée et je lui ait dit : “Tu viens quand ?” Elle m’a répondu : “Ne t’inquiète pas je serai à tes côtés ! Mais ne préviens personne.” J’ai démarré le concert, mais elle n’était pas là, je ne savais même pas si elle viendrait. Et puis lorsque j’ai commencé à chanter le morceau qu’on devait interpréter ensemble, elle est apparue avec une tenue absolument renversante. Elle en changeait ensuite pour chaque titre ! »

Soutenue par de grandes figures du monde culturel, l’artiste jouit également d’une reconnaissance institutionnelle. L’an dernier, François Hollande lui a remis la Légion d’Honneur, en échange de quoi elle avait décoré sa veste d’un pin’s de Babar (le surnom qu’elle lui donne) en pleine cérémonie. Récemment, il l’a retrouvée à l’occasion du vernissage de son dernier ouvrage ; Brigitte Fontaine l’avait salué d’un high five, délaissant temporairement son immense fume-cigarette couleur or, sur lequel elle tirait compulsivement. D’une indépendance d’esprit sans concessions, l’artiste constitue cependant une figure clivante, et s’est notamment mis à dos certaines féministes, malgré son engagement constant pour la cause des femmes.

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Veste, pull, pantalon et baskets, Maison Margiela.

Elle a notamment signé les deux Manifestes des 343, en 1971 et 2011, en faveur du droit à l’avortement puis de l’égalité des sexes. « Avant tout féminisme officiel, j’étais seule et déjà solidaire de toutes les femmes, explique-t-elle. À peu près tout ce que j’ai fait, c’est pour les femmes. Mais je me fous du féminisme ! » Elle ne mâche pas non plus ses mots lorsqu’elle évoque Mai 68, qui fête ses 50 ans cette année : « À mes yeux, c’était une fraude de fils et de filles à papa. Ce qu’il y avait de beau par contre, c’était les grèves générales, les séquestrations de patrons, les occupations d’usines. Et il y avait un truc drôle d’écrit sur les murs de la Sorbonne : “Je suis marxiste façon Groucho”. Moi aussi. »

Descendante bretonne de plusieurs générations d’instituteurs laïcs, elle semble avoir hérité des valeurs iconoclastes de ses ancêtres. « En Bretagne, les anciennes générations jetaient des pierres aux instituteurs laïcs, on les lapidait même parfois. Mon arrière-grand-père était directeur d’école, et le bébé de l’un de ses adjoints a été étouffé dans son berceau. Parce que c’était le diable, les libres penseurs. Moi, je ne suis pas baptisée et je suis très contente de ça, ainsi que du fait que mes parents m’aient appellée Brigitte : c’est un vieux nom celte que j’aime beaucoup. »

Elle sort un médicament d’une petite sacoche accrochée à sa jambe, et l’avale. Régulièrement prise de vertiges, elle ne pouvait même plus sortir de chez elle il y a encore quelque temps. Très affectée aussi par le décès du rockeur Jacques Higelin, dont elle était restée très proche depuis leurs débuts au théâtre et qu’elle considérait comme un frère, elle n’est toutefois pas du genre à se laisser abattre. Son prochain livre est déjà presque terminé et elle compte composer un nouvel album. « Je me sens redevenue sauvage et punk », lâche Brigitte Fontaine en guise d’indice.

Cet article est extrait de Antidote : Excess hiver 2018-2019, photographié par Xiangyu Liu.

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