Alaia

Azzedine Alaïa était-il le dernier grand couturier ?

Azzedine Alaïa était un modèle de liberté dans le monde de la mode. Autodidacte, il était l’un des créateurs les plus influents de l’industrie et a toujours tout fait a sa manière. Au fil d’une conversation candide, le plus petit des designers de mode nous avait raconté dans Antidote : Freedom pourquoi il n’a jamais passé une journée privé de liberté, comment la gentillesse de ses clients a lancé sa carrière et pourquoi il n’avait aucune envie de vivre jusqu’à 150 ans.

Azzedine Alaïa a évolué dans le sens inverse des aiguilles des créateurs de mode. Un talent inépuisable qui n’a eu de cesse d’envisager les choses à sa manière. Le mot liberté est l’un des leitmotivs de l’industrie de la mode. Les designers vantent souvent leur liberté, bien qu’elle ne soit souvent que très relative. Les plus talentueux et expérimentés d’entre eux travaillent aujourd’hui sous contrat pour des maisons de couture historiques, inscrites dans une lignée prestigieuse nécessitant un fastidieux entretien – une position qui laisse difficilement place à l’expression optimale de la créativité. Alaïa est un parangon. D’après ses dires, « vieux comme un pharaon ». Bien que la plupart des sources s’accordent à dater sa naissance au 26 février 1940. Il serait donc âgé, précisément et vigoureusement, de 76 ans.

Quel que soit son âge, Alaïa est le grand homme de la mode de notre ère, celui qui a construit une maison prospère selon ses propres idées, celui devenu dans les années 1980 le tout petit géant du temps des supermodels, celui qui a su traverser la tempête des critiques de l’industrie dans les années 1990 et s’imposer dans les années 2000 comme l’emblématique créateurs des créateur. Un sculpteur de corps au-dessus et au-delà des tendances, qui continue à injecter de nouvelles idées à ses cuirs signature réalisés à la perfection et épousant les courbes comme aucun autre, à ses chemisiers à oeillets en popeline de coton immaculée, à ses mailles de pointe et à ses souliers sexy, cloutés et ajourés. Il a aussi habillé tout le monde depuis la fin du XXe jusqu’au début du XXIe siècle, de Louise de Vilmorin, Arletti et Greta Garbo à Michelle Obama et Kim Kardashian. Alaïa n’a rien à prouver, n’ éprouve aucun désir de s’arrêter, n’a besoin que de peu d’heures de sommeil (il s’en tient à quatre ou cinq heures par nuit).

Doté d’une incroyable éthique de travail, il est toujours le premier à passer les portes de son atelier le matin et le dernier à le quitter en fin de journée. Ses week-ends, il ne les passe jamais bien loin de sa table de coupe.

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Rien n’oblige Alaïa à cumuler les heures supplémentaires. Après plus de cinq décennies à créer dans son studio parisien, il explique simplement aimer dessiner ses propres patrons jour après jour, tenter d’innover dans le travail de sa maille, prendre part à des essayages interminables, effectuer lui-même les retouches, assurer environ dix commandes de couture chaque saison et maintenir un rythme ininterrompu de collections de prêt-à-porter et de pré-collections. Tandis qu’il accélère les préparatifs de son défilé à la Galerie Alaïa située dans le complexe de la rue de Moussy dans le Marais où il réside, travaille et dirige sa boutique parisienne et l’Hôtel 3 Rooms, Alaïa prépare également le lancement d’un nouveau parfum (son deuxième pour Beauté Prestige International) et finalise les derniers agencements de la Fondation Alaïa qui s’apprête à recevoir ses archives et ses collections de haute couture, design et art.

Je ne saurai dire combien de fois je me suis retrouvée à déjeuner chez Azzedine Alaïa, mais c’était la première fois que je m’asseyais autour de sa table trois fois en une même semaine. Trouver du temps avec l’homme pour le convaincre de parler ouvertement de son travail requiert patience et persévérance. La scène dans la cuisine de l’atelier d’Alaïa se passe comme suit : au quotidien, à une heure aléatoire, la majeure partie de l’équipe traverse la boutique ou la cour pour se retrouver dans la cuisine, presque simultanément. Le fait qu’ils arrivent à prendre leur pause déjeuner au même moment, différent jour après jour, me déconcerte. Mais le flot de conversations est collégial, et Alaïa trouve toujours du temps pour ses bons amis, à l’instar du galeriste Yvon Lambert, qui s’arrête de temps à autre pour manger un bout.

Puisque nous faisions cette interview pour le magazine, j’étais bien sûr assise à côté d’Azzedine lors de chaque repas. Et la position est idéale car toutes les discussions parviennent ainsi jusqu’à lui. Vous vous retrouvez donc au milieu d’un flot délicieux de conversations à propos d’une future épouse (Giovanna Battaglia) qui a récemment commandé à Alaïa deux robes de mariée, et trois à d’autres créateurs, pour un mariage de cinq jours avec pour ultime point d’ancrage l’île de Capri en Italie. Vers la fin du dernier déjeuner, j’ai commencé à sentir qu’Alaïa et moi n’étions plus simplement assis au bout de la longue table de la cuisine, mais que nous dirigions à la place une locomotive brûlante prête à quitter la gare. C’est à ce moment qu’Azzedine a soudainement cligné ses yeux sombres et brillants dans ma direction, et avec un air malicieux, non sans défi, a lancé : « on y va ».

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En 2014, le Palais Galliera consacrait Azzedine Alaïa à Paris lors d’une exposition rétrospective exceptionnelle.

Antidote : Nous nous intéressons à la notion de liberté pour le numéro de septembre d’Antidote. Quel fut votre premier aperçu de ce qu’est la liberté ?
Azzedine Alaïa : Je ne saurai pas vous dire. Je n’ai jamais eu aucun problème avec mes parents. J’ai été élevé de façon totalement libre par ma grand-mère. Elle disait toujours : « jusqu’à l’ âge de sept ans, les enfants ne devraient pas être emmerdés par la religion ni par rien d’autre. Il faut qu’on les soigne pour qu’ils soient en bonne santé et puis la vie suivra son cours. » J’ai donc été libre dès le début. Je ne peux pas vous dire ce que ça fait de ne pas être libre. Après avoir quitté la Tunisie pour Paris, j’étais livré à moi-même. Je décidais ce que j’avais envie de faire et puis je le faisais.

L’attitude de votre grand-mère était-elle une attitude typique de la Tunisie à cette époque ?
À cette époque en Tunisie, elle était complètement atypique. Elle était très libérée. C’est propre à sa famille. Du côté de mon père, ils étaient plus stricts, mais je ne vivais pas avec eux.

Quel est le prix à payer pour la liberté ?
Il y a toujours un prix à payer dans la vie. Même libre, il y a toujours un travail à faire et une route à emprunter. Vous devez travailler si vous voulez accomplir quelque chose. Donc vous prenez une décision et en assumez les responsabilités pour le futur aussitôt que possible.

Avez-vous l’impression qu’une fois seul à Paris, après votre enfance insouciante en Tunisie, vous avez dû faire face à de grands défis pour conserver votre liberté et que cela vous a obligé à faire les choses autrement ?
Je vous assure que non, jamais, jamais. Parce que je n’étais obsédé ni par le succès ni par la poursuite d’une carrière dans la mode. J’étais heureux d’être à Paris. Je suis resté cinq ans chez la Comtesse de Blégiers. Je me suis même occupé de ses enfants. Je sortais. J’étais toujours dans de bonnes conditions. Je ne suis pas envieux. Mais quand vous voulez devenir quelque chose, il faut d’abord essayer de faire quelque chose.

Quel genre d’erreurs avez-vous fait au départ ?
Quand j’ai commencé, je ne connaissais rien car je n’ai pas fait d’ école de mode. Je ne savais pas faire une gamme de couleurs ou une collection, rien de tout ça. J’ai tout appris des femmes que je rencontrais (dans ma vie sociale et professionnelle). Elles se sont juste révélé compter parmi les femmes les plus chics du monde…

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Azzedine Alaïa printemps-été 2017

Comment est-ce que tout a commencé ?
À Tunis, toutes les grandes familles ont commencé à s’intéresser à moi. Ils ont vu que j’ étais à l’école des beaux-arts, mais que je prenais aussi des cours de couture avec une petite couturière qui représentait les grandes maisons de couture parisiennes. D’ un coup, tout le monde s’occupait de moi car ils ont vu que j’étais le seul en Tunisie. Je me suis toujours trouvé entre de bonnes mains.

Qui fut votre première cliente à Paris ?
D’abord, il y a eu Simone Zehrfuss, la femme de l’architecte Bernard Zehrfuss. Et tout de suite après, j’ai commencé à travailler avec la Comtesse de Blégiers que j’habillais. Puis il y a eu Albina de Boisrouvray Patiño qui s’est fiancée à l’un de mes amis, l’un des plus beaux hommes de Paris. Et puis Louise de Vilmorin. Ensuite, tout a décollé. Toutes les femmes les plus importantes de Paris sont passées, et après mêmes les étrangères… Les Brésiliennes…

Les Américaines ?
Les Américaines, tout de suite. Je débutais, j’étais très jeune, il y avait Garbo, Claudette Colbert, la femme d’Humphrey Bogart et Lauren Bacall qui venaient. J’ai aussi eu Miles Davis.

Combien d’essayages faites-vous habituellement pour une veste de prêt-à-porter ? Je vous ai souvent entendu parler de onze essayages avant de lancer la production d’une nouvelle veste ?
Je ne compte pas, je fais des essayages jusqu’ à ce que je sois satisfait. Je fais le modèle et avant la production, je le refais une dernière fois pour en finir.

C’est une attention au détail frappante à l’heure où le rythme incontrôlable de la mode oblige les créateurs à ne faire que deux essayages avant la production ?
Je peux me le permettre car je suis le seul qui prend des décisions. Si un nouveau modèle ne me plaît pas, il ne sort pas. J’essaye de faire au mieux pour ne pas transiger sur la création. Il y a des stylistes qui dessinent et dirigent les essayages, mais je fais tout du début à la fin. Et pour la couture, je fais les essayages avec les clientes.

Que pensez-vous de l’état actuel de la mode, et de la liberté, ou plutôt du manque de liberté des créateurs aujourd’hui ?
Je ne peux pas parler des créateurs, car je ne sais pas quelles libertés ils ont. Moi, vous pourriez me mettre en prison, et je me sentirais le plus libre au monde. Si j’y étais, je pourrais rêver, dormir, imaginer des robes, des robes dans lesquelles les femmes danseraient au bal… tout ce que j’aurais envie de faire. Je suis libre, mais je ne bouge pas. Il arrive que je ne sorte pas de la maison pendant un mois. Et j’en suis content. Ça ne me dérange absolument pas, pas du tout. Et le Groupe (Alaïa a été acquis en 2007 par le groupe Richemont, propriétaire de Cartier, Van Cleef & Arpels, Chloé et d’autres) est très bien. Je n’ai jamais eu de problème avec eux.

J’ai récemment discuté avec Stanislas de Quercize, le président de Richemont France, et il m’a expliqué que votre relation est basée sur la confiance dans la mesure où vous savez ce que vous faites et que vous n’avez pas besoin d’aide.
Oui, vraiment, on est complètement libres. On essaye vraiment de faire au mieux, mais ils suivent aussi mon esprit. Ils savent comment fonctionne cette maison et ne nous dérangent pas. Le monde de la mode a tellement changé, et change de plus en plus. Les gens ne se rendent pas compte du monde dans lequel nous vivons, ou de la vie réelle ou de ce qui se passe dans le monde. Nous on est acharnés. La mode, elle est devenue « trop ». Il faut trop en faire, il faut vendre, il faut vendre… Mon dieu.

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En 1986, vous étiez libre, mais aussi un brin décrié. Un article du WWD écrit par Christa Worthington intitulé : « L’ascension et le déclin d’Azzedine Alaïa ». L’article vous accusait d’être capricieux et de manquer de professionnalisme envers les clients et je pense que cela vous a choqué.
Nous préparions le défilé quand quelqu’un est entré pour nous demander si on avait vu le WWD. Nous n’en avions pas pris connaissance. Le magazine est sorti le jour de notre défilé, et sur la couverture, il y avait Grace Jones, Naomi Campbell, que des filles noires. Je ne sais pas ce que disait l’article. Un truc comme : « Alaïa est fini ». Puis, il y a eu une interview à New York. J’étais chez Barney’s. Et je me souviens que Gene Pressman a dit : « Je pense que M. Fairchild oublie que nous vendons plus de robes que de journaux ». Et je lui ai tenu tête.

Savez-vous pourquoi ils ont écrit cette histoire ?
Je ne comprends pas. Ce n’était rien. Je ne le connaissais pas à l’époque. Je ne l’avais jamais rencontré.

Il y a un prix à payer pour la liberté et un tel article n’était pas bon pour le business, si ?
Je peux vous assurer que nous n’avons pas perdu une seule cliente américaine. Pas une seule. Même quand je ne faisais pas de collections, quand je faisais juste dix pièces, les boutiques américaines les achetaient en grande quantité.

Que lisez-vous Azzedine ?
De la poésie, un peu tout de Baudelaire. Il y a aussi toujours Mallarmé. Je lis de la poésie, mais aussi de courts textes, de correspondance, des lettres d’écrivains.

Pouvez-vous me dire quelles lettres d’écrivains vous avez aimées ?
La première, c’était celle de Céline. Il y a les lettres de Madame de Pompadour, Balzac, la correspondance de Voltaire. Avec Voltaire, j’ouvre le livre, je regarde une lettre puis je referme le livre. Napoléon, aussi.

Quel genre de musique aimez-vous ?
J’écoute absolument tout ce qui sort.

Pour beaucoup de gens, liberté veut dire liberté de voyager, de quitter l’endroit où vous vous trouvez physiquement…
Je fais beaucoup avec Carla Sozzani. Et je vous assure que je dois presque tout à Carla Sozzani. J’espère que tous les créateurs rencontreront une ou deux personnes comme elle pour les entourer.

N’est-elle pas un peu féroce ?
Elle est comme la foudre.

Elle est votre amie fidèle et une sorte d’associée ?
C’est plus que ça. C’est une vraie amie. Je lui dois beaucoup. Elle pense beaucoup à tous ses amis, les gens qu’elle aime. Et elle est inépuisable. Elle arrive et part, d’un avion au suivant. Elle est en Chine, elle est à Séoul, partout, au Japon aussi. Puis elle revient à Paris et reste avec moi quelque temps.

La dernière fois que je vous ai interviewé, nous avons parlé de religion. Vous m’affirmiez n’être partisan d’aucune religion. Avez-vous pensé à votre âge et au moment où vous allez disparaître ?
Je n’y pense presque jamais. Le matin, je me dis : « je suis vivant, et en bonne santé ». Je pense à ce que je vais apprendre, à qui je vais rencontrer aujourd’hui. J’ai une tante à qui est décédée à 103 ans. Elle n’a jamais vu de médecin. Depuis que je fais attention à ma santé, je pense peut-être la détrôner. Un jour, je parlais avec une amie qui m’a dit que ce serait génial de pouvoir vivre 150 ans. Je n’aimerais pas du tout ça car je devrais passer tout mon temps au cimetière pour accompagner mes amis.

Cet article est extrait du dernier numéro du Magazine Antidote : The Freedom Issue, disponible sur notre eshop.

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