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Appropriation culturelle ou appréciation de la culture : où se situe la limite ?

Texte : Jessica Michault
Photo : Benjamin Lennox pour Magazine Antidote : Now Generation

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C’est l’un des sujets les plus sensibles de ces dernières années. L’appropriation culturelle agite sans répit les réseaux sociaux qui se font désormais arbitre de la conformité d’une coiffure, d’une photographie ou d’une robe inspirée de designs traditionnels. Mais comment objectivement définir la frontière entre appréciation de la culture et appropriation culturelle ? L’exercice est périlleux.

Emprunt, inspiration ou sample : ces concepts sont au cœur de la créativité. Les artistes de tous les milieux créatifs conçoivent leurs œuvres à partir de ce qui les a précédé, du monde qui les entoure et de la culture qui stimule leur esprit. Mais dernièrement, un vent d’indignation agite différentes minorités culturelles. Ces dernières ont le sentiment que leur héritage et leurs traditions sont usurpés par les cultures dominantes à un degré tel qu’il relève de l’exploitation. En particulier, ces minorités se sont tournées vers les réseaux sociaux pour s’alarmer dès lors qu’une marque, une magazine, ou une célébrité tombe dans l’écueil de l’appropriation.

Parmi les exemples récents, la maison Valentino s’est retrouvée prise dans la tourmente après la présentation en octobre dernier de sa collection printemps-été 2016 imaginée autour du thème africain. Le scandale n’est pas tellement né des superbes vêtements inspirés, de façon a priori respectueuse et originale, des robes africaines traditionnelles, mais plutôt des nattes trop littérales et du nombre insuffisant de mannequins de couleurs sur le podium.

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Campagne Valentino printemps-été 2016.
Photo : Steve McCurry

Les protestations en ligne à propos de l’appropriation culturelle au moment du show n’ont clairement pas suffisamment imprégné le psyché corporate de Valentino. Ce fut évident quand la campagne de publicité de la collection fut révélée. Elle présentait au milieu d’un village africain un nombre prédominant de mannequins blancs, les cheveux tressés et entourés de Massaïs. Pour certains, la campagne dépasse même le seuil de l’appropriation pour basculer dans le domaine du racisme.

Mais Valentino n’est pas la seule maison de mode à mal évaluer son incorporation de robes traditionnelles dans son vestiaire. Karlie Kloss et Victoria’s Secret ont aussi fait l’objet de vives critiques après que le supermodel a enfilé une coiffe indienne lors de l’un des explosifs shows de lingerie de la marque. La marque Kokon To Zai basée à Londres a, elle, été prise à partie pour son sweatshirt Shaman en tissu éponge dont le motif est exactement le même que celui d’un vêtement porté par un chaman inuit, couvert de symboles sacrés afin de se protéger de la noyade.

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De gauche à droite : Victoria’s Secret Fashion Show 2012, KTZ automne-hiver 2015-2016

Katy Perry jouit du titre douteux de « reine de l’appropriation culturelle » pour s’être déguisée en geisha, en Cléopâtre et pour avoir porté des tresses collées dans ses vidéos. Sans oublier les innombrables attaques auxquelles font face depuis des années les filles Kardashian pour le port de certains vêtements ou de certaines coiffures jugés indécents. L’une des couvertures du dernier numéro du Magazine Antidote, sur laquelle figure le mannequin caucasien Molly Bair aux cheveux tressés pour l’occasion, s’est même attirée les foudres de certains internautes lors de sa diffusion sur les réseaux sociaux.

“Il y a des années, quand Venus et Serena Williams se tressaient les cheveux et leur enfilaient des perles, les gens les taxaient d’être « ghetto », négligées, ou encore indignes des courts de tennis. Mais à la seconde où quelqu’un d’une autre couleur le fait, c’est tendance, c’est cool », s’exprime Chandia Brennen, la rédactrice mode du Los Angeles Post pour tenter d’expliquer l’état d’esprit de ceux qui ont répondu négativement à la photographie de Molly Bair.

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Helena Christensen porte un ensemble de la collection Le Grand Voyage de 1994 dans le magazine Vogue
Photo : Mikael Jansson

Certains pourraient faire valoir l’argument que plus les cultures s’entremêlent – afin que les robes traditionnelles, les styles de coiffure, la musique et les maniérismes se confondent -, mieux c’est. Que la meilleure façon pour que des gens de milieux différents se rapprochent est d’associer les cultures à une célébration et à une intégration des codes traditionnels généralisées. Après tout, les États-Unis ne se vantent-ils pas d’être un melting-pot de cultures ? Et les Européens qui grandissent au milieu de communautés diverses vont inévitablement aller piocher dans les coutumes, les dialectes et même dans les traditions religieuses de groupes culturels différents avec qui ils interagissent au quotidien.

Où se situe donc la ligne dans le sable ? Quand peut-on considérer que l’appréciation de la culture a dévié en appropriation culturelle ?

Il est intéressant de décrire la limite entre appropriation et appréciation comme une ligne tracée dans le sable parce qu’elle n’est pas immuable. Elle se déplace en fonction du temps et de l’espace. Dans la mesure où la culture elle-même est très fluide et en mouvement constant », assure le Professeur Susan Scafidi, fondatrice et directrice académique de l’Institut du droit de la mode de Fordham et auteur de  « Who Owns Culture? Appropriation and Authenticity in American Law” (en français : À qui revient la culture ? Appropriation et authenticité dans le droit américain).

Susan Scafidi a un principe élémentaire qu’elle pense universel lorsqu’il s’agit de se demander si une image ou un look verse dans l’appropriation culturelle. “Je me réfère toujours à cette règle que j’aime appeler “règle des trois S”, pour source, sens et similarité”, explique-t-elle.

« Nous sortons d’une période de vingt ou trente ans durant laquelle les gens de couleurs n’osaient pas embrasser leur ethnicité ou leur culture parce que nous étions diabolisés, réduits à une culture marginale»

Relativement aux sources, la question se mue : êtes-vous en train d’emprunter les codes d’une culture dominante ou d’une minorité culturelle qui a d’autre part été opprimée, lésée ou qui n’a pas été respectée autant que les autres cultures ? En guise d’exemple, les femmes de couleur entretiennent une relation viscérale avec leur cheveux et avec la façon dont elles sont jugées pour leur « qualité ». Voir ces mêmes coiffures pour lesquelles elles ont été sévèrement critiquées encensées lorsque portées par une culture dominante peut susciter l’indignation de la communauté afro-américaine.

Nous sortons d’une période de vingt ou trente ans durant laquelle les gens de couleurs n’osaient pas embrasser leur ethnicité ou leur culture parce que nous étions diabolisés, réduits à une culture marginale, confirme la très respectée photographe de mode Tamu McPherson. Mais je pense que certains stylistes peuvent se laisser emporter par une idée et ne pas voir ce qu’elle implique réellement. « 

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De gauche à droite : Alexander McQueen automne-hiver 2014, Dsquared2 automne-hiver 2105-2016

Il est aussi important de se concentrer sur la signification d’un vêtement particulier, d’un morceau de musique ou d’une parure. Ce qui est interprété est-il encore considéré comme sacré ? Ou a-t-il déjà été librement vulgarisé par sa communauté originelle à tel point qu’on ne lui associe plus spécialement de signification, comme par exemple pour les spécialités culinaires d’un pays.

Ma femme a eu une période pendant laquelle elle ne portait que Salwar Kameez (un créateur de vêtements indiens, ndlr) et 99% du temps, les gens le voyaient pour ce que c’était, un homage à la culture indienne, raconte le Professeur James O. Young, auteur de L’appropriation culturelle et les Arts. Les êtres humains adorent dire aux autres ce qu’ils doivent faire et ne pas faire. C’est juste l’une de nos caractéristiques. Mais le fait est que, si vous ne blessez personne, vous devriez pouvoir faire ce que bon vous chante.”

« Les êtres humains adorent dire aux autres ce qu’ils doivent faire et ne pas faire. C’est juste l’une de nos caractéristiques. Mais le fait est que, si vous ne blessez personne, vous devriez pouvoir faire ce que bon vous chante»

Enfin, comparer les similitudes d’un projet ou d’un objet avec l’original est l’ultime moyen pour les gens de s’assurer qu’ils sont dans le droit chemin. Si quelque chose a été utilisé comme une simple inspiration et est in fine notablement différent de la référence, alors le risque de se voir accuser d’appropriation culturelle est considérablement réduit. Lorsqu’un artiste réinterprète un style à travers le prisme de leur sensibilité propre, il est impossible de parler de copie ou d’interprétation trop littérale.

“Nous nous trouvons actuellement dans une phase très sensible, affirme Ritu Upadhyay, une journaliste de mode du Women’s Wear Daily basée à Dubai. Il y a juste ce manque de reconnaissance de l’héritage.”

Et c’est bien là tout le propos du débat autour de l’appropriation, la simple reconnaissance et le respect des cultures dont elles proviennent. Il y aura toujours ceux qui pensent déloyal d’adapter des caractéristiques superficielles d’une communauté sans prendre en compte ses complexités. Mais au bout du compte, si les gens issus de cultures différentes commençaient à s’intéresser plus en profondeur à leurs héritages et coutumes respectifs, cela mènerait inévitablement à une meilleure compréhension et, par chance, plus d’empathie. Ce n’est qu’en établissant ces connexions avec d’autres cultures et communautés que, en tant que peuple, nous deviendrons plus fort.

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