Gucci Cruise 2018 Florence

Alessandro Michele de Gucci est-il le Roi Soleil de la mode ?

Texte : Alice Pfeiffer
Photo : Gucci courtesy of Ronan Gallagher

La croisière de la marque s’est tenue à Florence, le berceau de la Renaissance, pour une mise en abyme entre l’époque historique et le renouveau radical de la maison, aussi opulente qu’intellectuelle.

Sept pièces en enfilade, chacune dédiée à une figure mythologique et ornée du sol au plafond d’œuvres majestueuses de Raphael, Filippo Lippi, le Titien, ou du sculpteur Canova. Nous sommes au cœur de la Galerie Palatine du Palazzo Pitti à Florence, véritable vestige de la Renaissance, sur le point d’assister au défilé Croisière 2018 de Gucci. Pourtant le show semble avoir déjà commencé : un parterre d’invités des plus photogéniques — et très jet set, comprenant Elton John, Jared Leto et Dakota Johnson, tous vêtus dans des tenues de la marque — attend sagement sur des sièges calligraphiés d’un poème de Laurent de Médicis. Entre eux et le catwalk, des cordes en velours rouge sont dressées, clin d’œil aux carrés VIP de boîtes de nuits, comme pour suggérer un parallèle entre l’aristocratie d’antan et celle d’aujourd’hui, incarnée par le showbiz ici présent. « Entre les stars de Los Angeles, les déesses de la mythologie ou les princesses d’antan, je ne vois pas de différence, ces personnages m’inspirent la même créativité, le même souffle », dit Alessandro Michele, directeur artistique de la maison.

Le choix de ce lieu opulent lui semble couler de source : il y verrait même, selon Marco Bizzari, président-directeur général de Gucci, une sorte de « Versailles à l’italienne ». Pourrait-on donc en déduire que le créateur en devient, en toute logique, le Roi Soleil de la mode ?

Une chose est sûre, le défilé ressemble davantage à l’ouverture d’un bal qu’à un podium traditionnel. Silhouette après silhouette, c’est une véritable galerie de personnages individuels qu’a construite Michele, comme les membres d’une noblesse fantasmée et pop. Ici, Marie Thérèse d’Autriche version 2017 apparaît en grande robe en brocard et nœuds XXL, en sorte de princesse Disney détournée. Là, serait-ce la discrète Madame de Maintenon, gouvernante et amante de Louis XIV, la tête cachée sous un foulard siglé ?

Des créatures androgynes aux cheveux blond vénitien évoquent Simonetta Vespucci, muse de Botticelli ou le Dauphin de France. Et si Louis le Grand était proche des musiciens Jean-Baptiste Lully et Henry Purcell, ces derniers se sont aujourd’hui morphés en Francesco Bianconi, chanteur italien ou Jehnny Beth du groupe Savages, aux allures aussi aristocrates que rebelles, qui honorent ce jour-là le catwalk de leur présence.

À cette palette, s’ajoutent des portraits invoqués de diverses décennies – depuis les années 1990, avec une doudoune aux manches gargantuesques et logoïsées dessinée autrefois par le cultissime créateur de Harlem Dapper Dan, ou des têtes enturbannées façon Loulou de la Falaise. Car si ce roi était pensé divin, Michele, lui, semble avoir le pouvoir de ressusciter toutes les époques en une et même collection aussi décadente qu’adroite.

GUCCI CRUISE 18 FIRENZE 29 MAY 2017

Fidèle à l’amour de l’opulence de Louis XIV, les symboles de bling à travers les âges sont juxtaposés, depuis des collants intégralement monogrammés, à des riches broderies, des patchs-logo, ou encore des perles qui ornent les cheveux et les contours des visages, en référence à la Renaissance florentine ou celles-ci étaient un ultime symbole d’opulence.

Finalement c’est au tour de Alessandro himself d’apparaître, vêtu d’un t-shirt Gucci et d’une casquette des plus normcore, sous un tonnerre d’applaudissement – à se demander s’il n’est pas devenu le clou du spectacle. Une chose est sûre, comme le Roi Soleil, il a su se constituer un entourage créatif, une bohème décadente et avant-gardiste qui lui est fidèle. Plus tard, c’est Beth Ditto accompagnée de Soko qui chante ses louanges sur scène sous un public enivré, non sans rappeler les performances privées que faisait organiser Louis XIV pour ses proches. Pourtant, il ne s’agit pas là que d’une simple référence anecdotique.

LA RENAISSANCE HISTORIQUE FACE À CELLE DE LA MARQUE

Effectivement, cette allusion à la Renaissance, grandiose, foisonnante, intellectuelle, dépasse une simple inspiration saisonnière. En plus de réancrer la maison dans sa ville d’origine, où Gucci voit le jour en 1921 et où demeure encore son siège, cette référence permet d’appuyer l’importance du revirement à 360 degrés de la griffe depuis l’arrivée en 2015 de Michele. Une mise en abyme entre deux renaissances, donc, qui souligne également l’identité aussi visuelle qu’intellectuelle de la maison.

Si la période historique marie la beauté et la philosophie, et s’autorise l’ornementation, c’est parce qu’elle perçoit celle-ci comme une extension d’une richesse intérieure – et marque ainsi une césure avec l’austérité du Moyen Âge. Florence, et notamment le Palazzo Pitti de la dynastie Médicis deviennent centraux au mouvement, car la famille se fait mécène d’artistes tels que Botticelli, Michelangelo, Léonard de Vinci.

À une autre échelle, un parallèle peut être établi avec le succès actuel de Gucci : quand Alessandro Michele arrive aux rênes créatives en 2015, la mode traverse une période austère, minimale, paupériste. Le styliste impose une nouvelle vision à l’opulence intelligente, critique, moderne. La question de genre, d’actualité, est remise au centre du propos, et les collections deviennent unisexes, pensées pour une seule et même clientèle de luxe unie par les mêmes valeurs dépassant les carcans identitaires classiques. Quant à la marque, elle sponsorise de nombreuses rénovations, dont celle du jardin de Boboli. « Toute l’esthétique européenne telle qu’on la connaît aujourd’hui naît à Florence. C’est ici que l’argent se mettait au service de la créativité, soutenait les jeunes artistes, les courants de pensées émergents. C’est quelque chose que j’essaye de faire à ma façon », dit Alessandro Michele à Antidote. Un luxe qui vit en harmonie avec la culture de son époque, la soutient tout en s’en nourrissant : une formule dont ce Roi Soleil de la mode détient le secret et qui replace le luxe au cœur de la pensée contemporaine.

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