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Que retenir du FIFIB, l’unique festival de ciné indé français ?

Photo tirée du film Jessica Forever de Caroline Poggi et Jonathan Vinel.
Texte : Théo Ribeton.

Six ans désormais que le Festival International du Film Indépendant de Bordeaux (FIFIB), seul de cette catégorie en France, officie. Grâce à un très bon cru 2018 (qui vient de se clôturer le 15 octobre), le voilà durablement installé comme l’équivalent de son homologue américain South By Southwest. Ce qui tombe bien, puisque ce sont aussi ses points
cardinaux…

« Un festival qui met la langue » fut l’image revendiquée par la codirectrice Joanna Caraire dans son discours de clôture. Elle provenait d’une joyeuse controverse qui aurait animé le jury quant à savoir si oui ou non il fallait mettre la langue pour qu’un baiser de cinéma soit crédible (réponse des jurées-actrices Lola Créton et Garance Marillier : oui). Elle est aussi bien pratique pour désigner avec un peu de gentille effronterie la nette ligne érotique, teenage, charnelle du FIFIB, qui n’a fait défaut cette année ni à son goût du genre (au propre, au figuré, et parfois aux deux à la fois à travers la sélection Horreur : Nom féminin consacrée aux réalisatrices d’épouvante), ni à ce qu’on attendait de lui. Tour d’horizon des projets et participants qui nous ont captivés.

VIRGIL VERNIER, VOYAGEUR TEMPOREL

Ce jeune acteur et réalisateur a la phobie de l’avion (« à un degré incurable, les médicaments n’y font rien : donc je voyage avec internet ») et c’est un peu ironique quand on sait à quel point son œuvre peut ressembler à un atlas, une liste d’œuvres-lieux, aux titres qui explorent non pas des archipels paradisiaques mais plutôt des espaces étranges, périurbains, ultra-contemporains : Andorre (docu sur la principauté-hypermarché), Orléans (portrait de jeunes femmes d’une terne petite ville hanté par le fantôme de Jeanne d’Arc), Mercuriales (road-movie de banlieue profonde, parti des tours Mercuriales jouxtant le périph aux portes de la Seine Saint-Denis), etc.

Des trips, aux forts accents documentaires et pourtant tout autant enveloppés dans des atmosphères fantastiques. Son nouveau film, Sophia Antipolis, nous emmène dans une enclave de Provence et de futur, dans une technopole sans âme ni histoire. Un lieu qui représente à la fois une France passée (celle de la nouvelle ville, des utopies urbanistiques 70’s), la Grèce antique (le nom, obviously), l’avenir techno (c’est une pépinière de start-ups et de labos) et une certaine impasse du présent (le lieu suffoque bizarrement, comme si rien n’y habitait, que le temps n’y passait pas).

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Photo tirée du film Sophia Antipolis réalisé Virgil Vernier.

Virgil Vernier y plante un récit à plusieurs voix : celles de jeunes filles obsédées par la mammoplastie (« j’ai pour me documenter passé une semaine à me faire passer pour l’assistant d’un chirurgien »), celle d’une veuve immigrée attirée par une secte (le prédicateur est joué par un authentique représentant de la Scientologie dont Vernier a gagné la confiance en s’y intéressant pour sa recherche), celle de miliciens s’organisant pour patrouiller dans la ville et s’adonnant à un krav-maga post-attentats, tout ceci circulant autour d’un mystérieux crime.

C’est en initiant ses repérages vie Google Street View que Vernier a découvert ici un défaut d’images forcément captivant : « le lieu n’y est bizarrement pas bien répertorié. » Comme si le regarder n’intéressait personne, ou au contraire qu’il était justement tenu secret : « sur place, ma seule présence en tant que piéton, arpentant seul les rues désertes, a paru étrange au point que les flics m’ont arrêté : ils trouvaient ça chelou, et quand j’ai expliqué que je repérais pour un film, ils pensaient que j’étais fou. »

Assez fou en tout cas pour regarder avec profondeur cette France si hyperréelle qu’elle en devient mystique : une France de la crainte, de la solitude, des croyances déviantes, des artifices plastifiés et de la sécurité généralisée (« c’est mon premier film depuis les attentats et cet amour nouveau pour la police : aujourd’hui, tout le monde est content de se faire contrôler son sac »). La nôtre, quoi.

« Sophia Antipolis » a obtenu le grand prix de la Compétition française et sortira le 31 octobre.

LE TEENAGE CLUB DE CAROLINE POGGI & JONATHAN VINEL

Dans une France dystopique, Jessica Forever chronique le quotidien mêlant noise, muscu, goûters et PS4 d’une bande « d’orphelins » aux airs d’Action Man de shooting mode, recueillis comme des enfants perdus par une Wendy en treillis militaire. Un premier long-métrage pour Caroline Poggi et Jonathan Vinel, tandem de plus en plus en vue dans la map indé depuis leur Ours d’or du court-métrage à Berlin en 2014 pour Tant qu’il nous reste des fusils à pompe. On a eu la chance de pouvoir leur poser quelques questions.

ANTIDOTE. Jessica Forever ressemble à un catalogue de fantasmes adolescents, variés, pas forcément sexuels, allant du repas rêvé (bonbons, chips et Capri-Sun) à la possibilité de vivre un jeu vidéo IRL, voire un Columbine.
Caroline Poggi. On a très concrètement conçu le truc comme ça. Bon exemple avec ces scènes de repas : on a demandé à notre acteur Flo, qui est très gourmand, de nous faire la liste de tout ce qu’il rêvait de manger. Ça donne un truc à la fois aberrant et fantasmatique : du pain de mie, des sodas, des biscuits apéro… Le principe nous tenait vachement à cœur, comme si c’était un peu pour ça, pour l’utopie de tout rendre possible, qu’on faisait des films.
Jonathan Vinel. Quant à Columbine, dont Gus van Sant s’est inspiré pour Elephant, ça nous a marqué même si on n’y pense pas en référence directe. Mais c’est vrai qu’il y a des ponts.

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Photo tirée du film Jessica Forever réalisé par Caroline Poggi et Jonathan Vinel.

Il y a aussi un côté lookbook hybride. Où trouvez-vous vos inspirations de costume ? Suivez-vous la mode ?
CP. Parfois de jeux vidéo. Je pense beaucoup à Final Fantasy, avec cette base réaliste sur laquelle viennent se poser des clins d’œil fantastiques, des accessoires déconnectés de l’army gear et qui peuvent évoquer le skate, un corset asiatique, etc.
JV. J’ai un rapport à la mode à la fois obsédé et dilettante, je ne suis pas capable de citer un créateur mais je passe des heures sur Instagram.
CP. Il y a des noms quand même, Dilara Findikoglu, ou la dernière collection hiver de Comme des Garçons. J’aime quand ça va jusqu’au déguisement.
JV. Notre casting incorpore des mannequins, avec là aussi de l’hybride puisque ça se mélange à des acteurs, et des gens d’autres univers encore.

Vous aimez les corps parfaits, non ?
CP. On nous le dit beaucoup et en même temps il faut clarifier ce qu’on met derrière ce mot, parce qu’on aime aussi les choses brutes, on n’est pas tellement dans le lissage. Il n’y a pas de maquillage dans le film par exemple, et j’ai fait un petit scandale lorsqu’un opérateur d’effets spéciaux a voulu gommer la cicatrice sur le front de l’actrice principale. Donc c’est ambigu : on aime à la fois prendre les gens comme ils sont et les sublimer, les rendre les plus beaux possibles sans les masquer ou les trahir pour autant. C’est un geste d’amour et de bienveillance.

« Jessica Forever » sortira courant 2019.

FOUND FOOTAGE, FOUND AGAIN

Plus ou moins redescendu de sa souveraineté sur tout le cinéma d’horreur de la décennie 2005-2015 (on n’a pas vu de Paranormal Activity depuis plus de 3 ans), le found footage – qui consiste à récupérer des bandes vidéos dans le but de fabriquer un autre film – serait-il en train de redevenir un format privilégié du cinéma d’auteur, et un lieu d’inventions de format ? Deux raisons de le croire dans les courts-métrages qui ont font parler d’eux pendant cette édition du FIFIB.

Roman national de Grégoire Beil, lauréat du prix Contrebande (la sélection parallèle du festival), est un patchwork de lives glanés sur Periscope dont on ne sait pas dès le début quelle en est la colonne dorsale : s’alternant presque au hasard, des ados seuls dans leurs chambres répondent nonchalamment aux quelques questions que des curieux leur posent à travers l’application. Une espèce de glande générationnelle se dessine avec à chaque fois le même tableau : visage apathique, cascade latérale de cœurs colorés, questions creuses défilant au bas (« ta qel age »). Mais tandis qu’un moment se précise peu à peu au hasard des conversations – l’été, les vacances, l’Euro –, un autre fait soudain irruption : l’attentat au camion du 14 juillet 2016 à Nice. Soudain le sujet explose, et avec lui le ricanement sordide des uns, l’émotion surjouée des autres, l’adolescence stupéfiée par l’Histoire et la mort : le voilà, le roman national.

Dans Remy de Guillaume Lillo, présenté ici six mois après son Grand prix au festival de Brive, ce n’est qu’au générique que l’on découvre le pot aux roses : toutes les images viennent de YouTube. Déguisé en journal filmé à la première personne, en l’occurrence un jeune homme fuyant ses soucis dans la solitude de la maison familiale au fin fond d’une campagne enneigée, le film est un travail de remontage et d’étalonnage : ici une vidéo de chat, là des pas sur un lac gelé, que le réalisateur a reconstitué en un continuum de récit. C’est aussi beau parce que c’est précieux : comme le sanctuaire d’un YouTube révolu fait de vidéos personnelles absurdes à 17 vues, enterré aujourd’hui sous une déferlante algorithmique de tutoriels et d’ice bucket challenges.

Rien à tourner, beaucoup à détourner. Si l’on ajoute à ces deux court-métrages les snaps de fans de Jul dans Saint Jean de Simon Rieth (primé à Côté court en juin) et les extraits de camshows de Flesh Memory de Jacky Goldberg (qui partage le prix Contrebande co-décerné à Roman national), on aura donc de quoi vous conseiller de faire de plus en plus attention à ce que vous laissez traîner en ligne : le néo-cinéma croque à pleines dents dans les réseaux sociaux vidéo.

GAME GIRLS, DOCUMENTAIRE PURE ET INTENSE

Le pitch : Teri aime Tiahna. La santé mentale de l’une, le casier judiciaire de l’autre, la survie qu’elles mènent d’un jour vers le suivant et la tendresse inconditionnelle qu’elles se portent, tout ceci tient fragilement sur un sol à très haut risque sismique : celui de Skid Row, quartier délaissé de Los Angeles dont la population de 10 000 SDF lui a valu le surnom de capitale américaine des sans-abris. La réalisatrice Alina Skrzeszewska y filme un documentaire de pure intensité : un an dans deux vies, rythmées par les monologues incandescents, l’errance permanente, ainsi qu’une série d’ateliers de groupe d’expression où la réalisatrice a rencontrées ces deux-là.

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Photo tirée du film Game Girls réalisé par Alina Skrzeszewska.

Brut, sauvage et purement physique, presque plus que tous les autres films vus de la sélection : on arpente une telle matière à reportage qu’on s’étonnerait presque de ne rien y apprendre, pas un chiffre (les 10 000 SDF, ce n’est pas par le film qu’on l’a su), pas un schéma, pas la moindre « réalité » au sens journalistique. Pas sûr que ça donne envie à Bernard de la Villardière de venir à Bordeaux l’an prochain. Mais à nous, oui.

« Game Girls » a reçu le Grand prix FIFIB 2018 et sortira le 21 novembre.

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