Sasha Lane Mutiny Margiela Antidote Magazine

L’interview de Sasha Lane, figure militante du cinéma américain

Texte : Antoine Leclerc-Mougne
Photo : Sasha Lane pour la campagne Mutiny de Maison Margiela.

Révélée dans American Honey (Prix du Jury au Festival de Cannes 2016), Sasha Lane continue de s’imposer doucement mais sûrement comme l’une des nouvelles têtes engagées du cinéma américain. Bientôt à l’affiche du prochain Hellboy, l’actrice de 23 ans vient d’être choisie par Maison Margiela comme égérie de Mutiny, parfum militant évoquant la notion de rébellion et de résistance.

Après un premier film salué par la critique, Sasha Lane a une nouvelle fois marqué les esprits cette année avec sa performance dans le film Come as you are. L’oeuvre magistrale de la réalisatrice irano-américaine Desiree Akhavan qui traite du drame des camps de conversion pour jeunes homosexuels, a bouleversé le public du dernier Festival de Sundance, au point d’y remporter le Grand Prix du Jury en janvier dernier. De quoi annoncer une carrière prometteuse. Rencontre.

ANTIDOTE. C’est la première fois que tu collabores avec une grande marque de mode pour un parfum. Pourquoi avoir accepté de devenir l’une des égéries de Mutiny, le nouveau parfum de Maison Margiela ?
SASHA LANE. J’ai d’abord été convaincue quand j’ai su quelles étaient les autres égéries qui participaient au projet, que ce soit Willow Smith, Princess Nokia, Molly Blair ou Hanne Gaby Odiele. Ce sont de fortes personnalités. Elles incarnent à elles seules toute une nouvelle génération de femmes qui veulent faire bouger les choses avec un véritable discours. C’est assez cool d’associer un parfum à ce genre de concept qui parle justement de « mutiny », c’est-à-dire de rébellion, de révolution. D’habitude, quand on regarde une campagne parfum, on a toujours droit à des vidéos trop aseptisées ou trop axées sur le côté glamour.

Ce qui m’a plus ici, c’est vraiment le message qui est véhiculé : défendre son identité et la mettre en avant peu importe qui on est, ne pas répondre à des canons de beauté, proposer un autre type de représentation, défier la norme. C’est vraiment une idée réfléchie qui colle à l’esprit subversif et à l’histoire de Maison Margiela. Il y a un vrai lien. John Galliano s’est lui-même investi dans la conception du projet et la création du produit. Je me suis dit que si je devais participer à ce genre d’expérience, ça devrait être celle-là. Parce qu’elle a vraiment un sens.

Dans ta vidéo pour Mutiny, tu parles d’égo, de vérité ou de liberté. Ce sont des notions assez fortes.
Je voulais vraiment partager cette idée que ma rébellion à moi, c’était l’acceptation de soi, à savoir comment on se sent quand on est vraiment soi-même. C’est le meilleur des sentiments. Évidemment, cela implique de devoir se rebeller contre des injonctions que la société nous impose constamment. Quand je suis arrivé dans le cinéma, j’ai entendu plusieurs fois que je ne pourrai pas réussir parce que je ne correspondais pas à la norme ou que je ne ressemblais pas à telle ou telle fille. Malheureusement, cette industrie peut à terme nous pousser à nous négliger juste pour être accepter. Mais il faut d’abord s’écouter. C’est pour cela qu’en travaillant sur soi et en éliminant toute notion d’ego, on se sent vraiment libre et on atteint la version la plus pure de soi-même.

Finalement, revendiquer cette liberté, se rebeller, être fidèle à soi-même, c’est une forme d’activisme… On t’a vu porter un sweat-shirt pro-Black Lives Matter sur le tapis rouge des Independent Spirit Awards, en 2017. Te considères-tu comme une militante ?
À y réfléchir, maintenant que tu l’amènes comme ça, je crois que oui… C’est vrai qu’afficher ses opinions et ne pas s’excuser d’être qui on est, c’est une forme de militantisme. C’est drôle parce que pour moi, il s’agit juste d’être qui je suis mais je sais que c’est le message que j’ai envie de porter.

« Afficher ses opinions et ne pas s’excuser d’être qui on est, c’est une forme d’activisme. »

Cette année, tu as fait ton coming out public en te déclarant homosexuelle. En quoi est-ce important pour la jeune génération queer d’avoir des figures à qui s’identifier ?
C’est crucial car il y a encore un manque considérable de représentation des gays, notamment dans l’industrie cinématographique. Heureusement, les films dans lesquels j’ai joués donnent une nouvelle forme de représentation beaucoup plus proche de la réalité. Je n’ai jamais été dans le placard, ce que je considère comme une immense bénédiction ; et je me suis toujours foutue des réactions quant à mon choix d’aimer telle ou telle personne. Ça rejoint le message dont on parlait plus tôt. Si je me sens aussi forte et aussi ouverte, et que je le montre, d’autres personnes de mon âge seront capables de faire pareil et pourront se dire qu’il y a enfin des figures dont ils peuvent s’inspirer.

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Photos : Sasha Lane par Craig McDean/Courtesy of Maison Margiela.

C’était justement le thème de ton dernier film The Miseducation of Cameron Post (Come as you are en français, sorti cet été en France, ndlr).
Ce film traite des camps controversés de conversion sexuelle qui prolifèrent un peu partout aux États-Unis avec la montée du conservatisme. Il faut en parler. C’est pour ça que je veux que les films dans lesquels je joue évoquent ce que je ressens, ce que je pense. D’une certaine façon, je veux qu’ils reflètent ce que j’ai envie de manifester ou ce que je crois être important de montrer. Quand j’étais plus jeune, il y avait très peu de films qui donnaient une image plus diverse de la société et mettaient en avant plusieurs types de profils engagés. Aujourd’hui, on les voit de plus en plus un peu partout, même si c’est dans une comédie ou un film d’action : rien que ça, c’est déjà un putain de message !

En te voyant incarner ce combat, crois-tu que ça peut pousser la jeune génération à s’engager davantage ?
Totalement ! Jusqu’ici, si on regarde le paysage cinématographique actuel, la plupart des films sont réalisés et/ou incarnés par des hommes blancs de l’ancienne génération. Ils ont construit, produit et diffusé un imaginaire dans lequel la jeune génération d’aujourd’hui ne se reconnaît pas et ne se retrouve plus. C’est à nous de dépasser et transcender tout ça, de proposer une vision plus riche, plus diverse et plus équilibrée. Et surtout plus juste de notre société.

Tout ce qu’on pensait savoir, les bases sur lesquelles nous nous sommes appuyés : tout est faux et tout est à refaire. Il y a chez la jeune génération une vraie conscientisation des problèmes sociétaux qu’ils soient liés à la diversité, à la justice sociale ou même à l’écologie. Je crois qu’on a compris qu’on avait tout à reconstruire.

Pour ton premier film American Honey, tu as été castée sauvagement alors que tu étais sur la plage. Serais-tu allée vers le cinéma sans cette opportunité ?
Non, pas du tout. Je n’y avais pas pensé. J’ai accepté parce que le projet me plaisait. La façon dont il a été produit et réalisé, le sujet qu’il traitait – un road trip sur la liberté -, c’est tout ça qui m’a convaincue. Je ne me serais pas engagée dans cette industrie si ça avait été pour autre chose. Voir la façon dont le film a été reçu, ce qu’il a provoqué chez les gens, ça m’a donné de l’espoir. Je n’en avais pas du tout avant. Evidemment, ça a complètement changé ma vie et ça m’a vraiment portée d’une façon hallucinante. Aujourd’hui, j’ai vraiment l’impression d’avoir une tribune pour parler de ce je veux. C’est ça le plus gros changement.

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Photos : Sasha Lane par Craig McDean/Courtesy of Maison Margiela.

Tu n’as jamais pris de cours de théâtre. Comment se passe l’interaction quand tu fais face à des acteurs comme Shia Laboeuf, avec qui tu as joué dans American Honey, et qui comme lui sont connus pour être de purs produits des méthodes de l’actor studio ?
Shia est une espèce à part (rires). Avec lui, ça s’est très bien passé. Avec d’autres un peu moins bien. C’est juste que nous pouvons avoir des conceptions du jeu très différentes. Parfois, celles ou ceux qui ont suivi ces méthodes pensent tout savoir parce que c’est la façon dont on les a instruit. Ça marche pour eux, ça ne marche pas pour moi. Le principal, en tant qu’acteurs, c’est qu’on se nourrisse les uns les autres afin d’offrir quelque chose de plus grand.

Jusqu’ici, tu n’as été vue que dans des films indépendants. Mais en avril 2019, tu seras à l’affiche du blockbuster Hellboy, la nouvelle adaptation ciné du fameux comics. Qu’est-ce que ça a changé pour toi ?
C’était une expérience de dingue ! La raison principale pour laquelle j’ai décidé de le faire, c’était justement pour apprendre quelque chose de nouveau et vivre un grand tournage à la sauce hollywoodienne. Je suis passé d’un plateau de 60 personnes à plusieurs centaines. Les choses sont très différentes. Tout est question d’argent, de promo. Tout est beaucoup plus cadré, moins naturel. Il a fallu que je tourne sur écran vert et c’était très bizarre. Mais le plus important c’est que le personnage d’Alice Monaghan que je joue, n’est ni la petite amie ni une jeune femme en détresse. Elle casse les stéréotypes liées aux femmes dans les films de super-héros. C’est une badass, une vraie et c’est ce qui compte.

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