Sheherazade Jean Bernard Marlin Antidote

L’interview de Jean-Bernard Marlin, réalisateur de l’incandescent « Shéhérazade »

Texte : Maxime Retailleau
Photos : Shéhérazade

Son premier film, présenté au Festival de Cannes avant de sortir en salles cette semaine, raconte l’histoire d’amour entre un proxénète improvisé et une jeune prostituée marseillaise.

C’était l’une des claques du dernier festival de Cannes. Présenté à la Semaine de la critique, Shéhérazade vient de sortir en salles après être reparti encensé du festival d’Angoulême, couronnant son réalisateur Jean-Bernard Marlin qui signe son premier long-métrage. Il raconte une histoire d’amour brûlante tournée en banlieue marseillaise, où le désir naît et se noue sur fond de délinquance juvénile, entre un proxénète impétueux, Zachary (Dylan Robert) et l’une de ses prostituées, la belle et rebelle Shéhérazade (Kenza Fortas). L’un des meilleurs films de cette rentrée.

ANTIDOTE. Comment le projet du film est-il né ?
JEAN-BERNARD MARLIN.
Je viens de Marseille, et j’avais envie de raconter une histoire liée à la ville où j’ai grandi. Au départ je me suis inspiré d’un fait divers que j’ai découvert un peu par hasard, il y a quatre ou cinq ans : il racontait l’histoire d’un jeune proxénète de 16 ans, qui vivait de la prostitution de jeunes filles. C’était un trio amoureux, ensuite devenu un quatuor : il y avait deux filles puis il y en a eu une troisième, et c’est là que ça a éclaté, elle a dénoncé la situation.

Je suis ensuite allé à Marseille pour me documenter : je me suis rendu sur les lieux où s’est déroulé ce fait divers, et dans toutes les zones liées à la prostitution marseillaise. J’ai rencontré des jeunes filles d’origine maghrébine qui vendaient leur corps, mais ne ressemblaient pourtant pas du tout à des prostituées. J’ai passé du temps avec elles, il fallait qu’elles m’acceptent pour que je puisse les observer. Je me suis bien entendu avec elles, je devais simplement faire attention à ne pas faire fuir les clients. Ensuite j’ai cherché à rencontrer des proxénètes, mais c’était un peu plus compliqué. J’en ai croisé à force de traîner avec les filles, parfois je voyais des gars, je comprenais qui faisait quoi. Mais le proxénétisme dont je parle dans le film est moins fabriqué, c’est plus de la débrouille. Mon film s’appuie sur de la documentation, puis j’ai aussi construit l’histoire avec des choses personnelles, que j’ai vues ou qui me sont arrivées, et il y a également tout un aspect fictionnel. C’est un mélange.

Bande-annonce du film Shéhérazade. 

Le casting du film est uniquement composé d’acteurs non professionnels. Pour les recruter, vous avez organisé un casting sauvage pendant 8 mois : comment avez-vous procédé ?
J’ai beaucoup de respect pour les acteurs et leur travail, peut être que j’engagerai des professionnels dans mon prochain long-métrage d’ailleurs, mais pour ce film là j’avais besoin de croire au langage des personnages, à la façon dont ils bougeaient et se comportaient. J’aurais pu obtenir ce résultat avec des acteurs pro, mais je n’avais ni le temps ni l’argent de réaliser ce travail.

Je connaissais certains des jeunes qu’on retrouve dans le film bien avant le tournage, et j’ai également collaboré avec une directrice de casting, Cendrine Lapuyade, qui a monté une équipe de deux-trois personnes. On faisait du casting dans les rues, dans tous les quartiers de Marseille, on présentait le projet, tout simplement. En général on se faisait plutôt bien recevoir. On voulait trouver des acteurs aux profils assez proches des personnages, ce qui rajoutait une complication supplémentaire. On cherchait aussi à la sortie des établissements pénitentiaires. Quand on a rencontré Dylan, l’acteur principal du film, il venait de sortir de prison trois semaines plus tôt.

Beaucoup d’acteurs présents dans le film ont fait de la prison. Beaucoup sont maintenant rangés, d’autres non, et il y en a même un qu’on est allés chercher en centre de détention. Il est incarcéré depuis 4 ans, il venait sur le plateau et rentrait le soir en prison. Le plus compliqué c’était pour l’acteur, car ça faisait longtemps qu’il n’était pas sorti d’établissement pénitentiaire. Se retrouver à l’air libre et jouer sur le plateau, ce n’était pas évident, il a été très courageux.

« Avec les problèmes qu’avaient certains acteurs liés à des histoires de bandes rivales, on était contraints de ne pas tourner dans certains quartiers. Parfois on a même interrompu le tournage parce que la situation devenait trop tendue (…). Il est arrivé que des personnes impliquées dans le film soient menacées, qu’il soit question d’armes. »

Dylan Robert est une vraie révélation dans le film ; engager un acteur non-professionnel pour le premier rôle de votre long-métrage constituait pourtant un pari risqué. Sur quels critères l’avez-vous choisi ?
Quand je l’ai vu, je me suis dis : « Tiens, c’est lui », parce que j’arrivais à lire son histoire en le regardant. Honnêtement, ses premiers essais n’étaient pas exceptionnels au niveau du jeu. Mais je voyais qu’il avait envie, et je me suis dis qu’en le coachant, je pourrais l’amener assez loin et qu’on arriverait à travailler ensemble, d’autant qu’il y avait un bon feeling entre nous. Cela dit, c’est vrai qu’il y avait un enjeu important, j’avais des inquiétudes. Je me disais : « Est-ce que ça va marcher pendant deux mois ? ». Mais une confiance mutuelle s’est installée, et il a été très à l’écoute sur son travail d’acteur.

Dylan connaissait déjà Kenza Fortas avant le tournage : ils avaient flirté ensemble quand ils étaient au collège. Cette relation passée a-t-elle jouée sur votre décision de les engager pour incarner les deux personnages principaux du film ?
Oui, je les ai pris pour ça. Pendant les deux mois de coaching, je travaillais avec quatre acteurs : j’hésitais entre deux duos. Dylan et Kenza avaient effectivement eu un petit flirt, il y a beaucoup de complicité entre eux, c’était très important pour moi et j’ai utilisé ça dans le film.

Comment avez-vous travaillé avec les jeunes que vous avez castés pour en faire des acteurs, en seulement deux mois de préparation ?
Je leur ai appris à exprimer leurs émotions de manière authentique, à suivre leurs impulsions physiques, et à lire dans les pensées de leurs partenaires. C’était tout un travail sur le comportement humain ; ça les a passionnés, j’ai pu fédérer tous les acteurs grâce à ces exercices. Et c’était amusant pour eux de jouer le jeu : tout ce qui était interdit dans la société était réalisable dans le cadre du théâtre, du jeu. Face à quelqu’un on va se censurer, on ne va pas dire ce qu’on pense. Dans le travail de l’acteur c’est tout l’inverse, il faut aller au bout de ses intuitions, un comédien qui se retient ça se voit.

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Photo : Jean-Bernard Marlin.

Le proxénétisme, même improvisé, renvoie à une réalité dure et brutale, et pourtant dans le film une histoire d’amour parvient à naître dans ce cadre, entre Shéhérazade et Zachary. D’un point de vue scénaristique, rendre crédibles les sentiments qu’ils éprouvent devait constituer un challenge complexe, non ?
C’était très difficile de faire évoluer une histoire d’amour dans ce milieu, nous avons passé beaucoup de temps à ajuster le scénario avec Catherine (Paillé, la co-scénariste du film, ndlr). Heureusement qu’elle m’accompagnait : travailler à deux nous a permis de définir de vraies trajectoires pour les personnages, et de les faire évoluer au cours du film.

Pourquoi avoir appelé le film et son principal personnage féminin « Shéhérazade » ? Il y a un contraste entre sa condition de prostituée dans le long-métrage et la dimension féerique que peut évoquer ce nom – qui est aussi celui de l’héroïne des 1001 Nuits.
J’aime vraiment l’idée de présenter un film qui est à l’opposé de l’image qu’on peut en avoir. Je voulais que mon long-métrage soit féminin, même si son héros, Zachary, est masculin. Shéhérazade le change, elle l’ouvre à l’amour et constitue le moteur du film.

Vous avez tourné dans certains quartiers sensibles, au nord de Marseille. Avez-vous rencontré des difficultés lors de la réalisation du film ?
Des problèmes sur le tournage on en a eu dix mille, il y en avait tous les jours. Avec les problèmes qu’avaient certains acteurs, liés à des histoires de bandes rivales, on était contraints de ne pas tourner dans certains quartiers. Parfois on a même interrompu le tournage parce que la situation devenait trop tendue, et on a dû changer de décor au dernier moment. Il est arrivé que des personnes impliquées dans le film soient menacées, qu’il soit question d’armes. Mais dans certains quartiers « chauds » on a aussi été accueillis à bras ouverts, les résidents étaient contents qu’on tourne dans leur cité. D’une manière générale on nous a bien reçu.

« Une fois que tu fais le choix du cinéma, il est difficile de reculer. Tu sacrifies toute ta vie pour faire un film. »

Vous aviez créé un story-board pour tout le film et écrit chacun des dialogues au mot près avant le tournage, puis vous avez finalement laissé place à une part d’improvisation concernant les décors et le texte des acteurs. Comment êtes-vous parvenu à garder le contrôle malgré les imprévus ?
À un moment, il faut faire confiance aux acteurs et lâcher prise. Toute la difficulté consiste à diriger sans pour autant vouloir tout contrôler, sinon il n’y a plus d’accidents, il n’y a plus de vie. Je veux être surpris, et pour l’être il faut laisser de la liberté aux acteurs. C’est un juste milieu à trouver. Les scènes ont une progression dramatique à tenir, ça ne bougera pas, mais ensuite si les acteurs rajoutent des phrases c’est cadeau, et s’ils ont l’impulsion de faire une action qui n’est pas dans le scénario, qu’ils la fassent. C’est ce que je leur disais : « Le scénario, ce n’est pas la Bible. » Je ne veux pas des perroquets, je veux des acteurs, des gens qui vivent, des personnages.

Dans le film, Zachary est délaissé par sa mère. Auparavant, vous aviez déjà réalisé un documentaire (Quelque chose de Féroce) et un court-métrage (La Fugue, Ours d’or à Berlin en 2013) sur des enfants livrés à eux-mêmes, résidant dans des foyers. Pourquoi cette obsession pour ce type de personnages ?
Dans les exemples que vous citez, les personnage sont souvent issus de familles monoparentales, ce qui est également mon cas. Je n’ai pas vécu ce qu’ils traversent, mais leur histoire fait écho à des expériences personnelles. Quand il n’y a pas de maman à la maison, on a tendance à être beaucoup plus libres, à dormir où on veut, on n’en fait qu’à sa tête…

La délinquance est également un thème récurrent dans vos œuvres.
Je n’ai pas grandi avec des délinquants, et je n’en ai pas été un non plus, mais j’en ai rencontré au cours de mon parcours, qui n’a pas été un long fleuve tranquille. Je me suis fait renvoyé d’écoles plusieurs fois, j’ai vraiment eu des problèmes de discipline. Je n’allais pas en cours aussi pendant une période, je traînais dehors et j’ai fait quelques conneries. Ensuite je me suis complètement rangé.

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Photo : Dylan Robert et Kenza Fortas dans Shéhérazade.

Vous avez ensuite découvert le cinéma d’auteur grâce à la programmation d’une MJC que vous fréquentiez, et notamment Pasolini, dont plusieurs films dépeignent la poésie brute de jeunes personnages issus de quartiers défavorisés, tout comme Shéhérazade. C’est un réalisateur qui vous a marqué ?
Oui, Accattone et Mamma Roma m’ont vraiment frappé. Et d’autres films d’inspirations naturalistes, comme America America d’Elia Kazan – sur l’immigration -, m’ont bouleversé. Mais au départ, quand j’avais 16 ans, j’ai commencé par découvrir Ken Loach, Jim Jarmusch et David Lynch. Je trouvais leurs long-métrages étranges à l’époque : alors que j’étais habitué à des narrations classiques, je me suis retrouvé devant des films comme Lost Highway (rires).

Vous avez ensuite suivi des formations de directeur de la photo à l’école Louis Lumière et d’écriture de scénario à la Fémis, puis vous avez travaillé comme professeur d’art dramatique au Cours Florent… Faut-il savoir tout faire pour réaliser un premier film ?
Aujourd’hui, un réalisateur doit savoir diriger des comédiens bien sûr, et aussi être capable d’écrire un scénario. Je ne venais pas de Paris ou d’un milieu bourgeois, donc l’accès à l’information était compliqué pour moi. Je me disais qu’en me formant au maximum, j’arriverais à regrouper toutes les savoirs qui me manquent, et que travailler plus que les autres finirait par payer.

Il y a quelques années seulement vous étiez au RSA, avez-vous par moments envisagé d’abandonner le cinéma ?
Il y a bien sûr eu des moments de doute, mais une fois que tu fais le choix du cinéma, il est difficile de reculer. Tu sacrifies toute ta vie, même familiale, pour faire un film.

« J’aimerais faire un film dans une toute autre direction, dans l’univers du fantastique, pour me mettre en danger. »

Quand vous avez tourné Shéhérazade, Dylan Robert sortait de prison, et Kenza Fortas était déscolarisée. Les mettre en lumière pour la première fois de leur vie, en leur confiant le rôle des deux personnages principaux du film, était-ce gratifiant pour vous ?
Ça me fait bien sûr plaisir pour eux, et quand tu t’entends bien avec les jeunes et leurs familles, c’est gratifiant de les voir heureux, mais je ne suis pas un bon samaritain, je suis cinéaste. Ce n’était pas l’objectif premier en faisant le film, car réaliser un long-métrage comporte déjà beaucoup d’enjeux. Par contre j’avais envie de dire que ces jeunes sont capables de faire autant que les autres, ils peuvent jouer aussi bien que d’autres venant de milieux plus favorisés à Paris.

Comment avez-vous vécu votre premier Festival de Cannes ?
C’était assez féerique pour nous tous. Je n’avais jamais vécu de Festival de Cannes non plus, mais c’était peut-être encore plus génial pour eux : à 17 ans, jouer dans un film projeté dans une grande salle et répondre à des interviews, c’est complètement magique.

Après avoir découvert votre film, je suis allé à la soirée organisée suite à la projection du long-métrage Le Monde est à Toi de Romain Gavras, où j’ai croisé Dylan Robert qui avait des étoiles dans les yeux tandis que PNL donnait un live surprise : on aurait dit le mec le plus heureux du monde.
C’était fou pour les petits du film de voir PNL en live, d’autant que c’était un concert privé, ils étaient juste à côté d’eux, lors d’une fête sur une plage. C’était incroyable de partager ce moment avec eux. Ils ne vont jamais à des concerts habituellement, ils sont dans d’autres logiques.

Que font Dylan et Kenza maintenant ? Ils veulent poursuivre leur carrière naissante ?
Ouais ils aimeraient bien devenir acteurs, ils commencent à y croire.

Avez-vous un nouveau projet de long-métrage ?
J’ai un projet d’écriture. J’aimerais faire un film dans une toute autre direction, dans l’univers du fantastique, pour me mettre en danger. Je vais explorer d’autres choses, je vais davantage galérer que si je restais dans une zone de confort, mais c’est aussi plus stimulant.

Le film Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin est sorti en salles mercredi 5 septembre 2018.

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