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Inès Rau : « Être une femme c’est magique, c’est puissant »

Texte : Pierre Daymé.
Photo : Inès Rau en couverture de son livre Femme.

Première playmate transsexuelle du magazine Playboy, la mannequin française Inès Rau se dévoile enfin dans son autobiographie Femme, racontant une vie marquée par le désir de liberté et d’affirmation.

Il y a maintenant un peu plus d’un an, elle devenait la première playmate transsexuelle du magazine Playboy. Du jour au lendemain, Inès Rau devient le symbole d’une société nouvelle, progressiste et affranchie des lieux communs normatifs du genre, du sexe et de l’identité. Les médias commencent alors à s’arracher celle qu’ils désignent, non sans une pointe de curiosité racoleuse, la « mannequin transsexuelle ». Mais Inès Rau n’est justement pas de celles qui se laissent coller une étiquette sur le front sans broncher, pas de celles qui disent amen à la simplification de la pensée. Pas de celles, non plus, qui se conjuguent au singulier.

Dans Femme, son autobiographie parue chez Flammarion le 14 novembre dernier, elle revient sur une existence jalonnée de renaissances, de transitions, d’amours et de transcendance alors qu’on la retrouvera bientôt aux côtés de Romain Duris, dans la série Vernon Subutex, adaptée de la trilogie de Virginie Despentes.

ANTIDOTE. Dans ce livre, tu racontes tout sans jamais te cacher de rien, sans aucun tabou. Tu parles de sexe, de drogue, de courtisanerie, mais aussi de ta réassignation dans les moindres détails. Cette vie, ponctuée de transitions, d’errances et de renaissances, pourquoi la raconter ?
INÈS RAU. Cela faisait longtemps que j’avais envie d’écrire un livre et j’ai sauté sur l’occasion lorsqu’elle s’est présentée. À vrai dire, je ne m’attendais pas à ce que cela me fasse autant de bien. En effet j’ai tendance à être beaucoup trop dure avec moi-même, à avoir le sentiment de ne jamais aller assez loin, assez vite, assez fort, particulièrement sur le plan professionnel. Mais lorsque que j’ai enfin tenu ce livre entre mes mains, je me suis rendue compte de tout ce que j’avais accompli jusqu’à présent et cela m’a empli de fierté. Au fond, si j’ai écrit ce livre, c’est peut être simplement pour devenir légitime à mes propres yeux.

Tu es entrée dans l’histoire en tant que « première playmate transsexuelle ». Avec ces photos dans Playboy, tu as accédé à une notoriété sans précédent, mais aussi à un nouveau statut auprès du public, celui de « role model ». À quel moment en as-tu pris conscience ?
Immédiatement, dès l’instant où le shoot a commencé ! J’étais certaine que ces photos permettraient de faire évoluer les mentalités et qu’elles constitueraient une étape importante pour les personnes transgenres ainsi que pour toutes celles qui, d’une façon ou d’une autre, se sentent différentes. Absolument tout le monde, sur cette terre, a le droit d’être représenté, apprécié, aimé.

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Photo : Inès Rau pour le magazine Playboy.

Pour autant, tu as l’air de dire que ce nouveau statut est parfois lourd à porter…
C’est vrai que c’est quelque chose qui me dépasse un peu. D’abord, je ne me considère pas comme une ambassadrice des transsexuelles ou de la communauté LGBT, et je ne me sens pas l’âme d’une militante ou d’une activiste. Je me contente de faire ce que je peux à mon niveau. Dans Femme, je raconte mon histoire, celle d’une transcendance, dans l’espoir qu’elle parle au plus grand nombre. Après tout, réaliser ses rêves, se dépasser et aller au bout de soi-même et de sa vérité, sont des aspirations qui ne concernent pas uniquement les personnes transsexuelles ! Et puis, à la lecture de mon livre, je pense que tout le monde se rendra bien compte que je suis loin d’être un modèle à suivre. Jamais je ne me suis érigée en exemple ! J’ai fait beaucoup d’erreurs, j’en fait encore, et je continuerai sûrement à en faire. Le livre est fini, mais moi, je suis encore en construction.

En même temps, ce qui frappe dans le traitement médiatique qui t’a été réservé depuis la parution de ce numéro de Playboy, c’est la manière dont on semble t’avoir figée dans une catégorie. Comme si tu étais désormais réduite à ta transidentité…
Je trouve cela aberrant que l’on relie ma transsexualité à mon métier ! J’étais déjà mannequin avant d’avoir fait mon coming out. Maintenant que je me suis lancée dans le cinéma, je n’ai pas envie que l’on me présente comme « l’actrice transsexuelle ». Non. Je suis « actrice tout court ». Éprouve-t-on le besoin de préciser d’un acteur qu’il est « gay » ou « hétéro » lorsqu’on le présente sur un plateau de télévision ? Non, et je ne vois pas pourquoi j’aurais un traitement différent de celui réservé aux autres. J’ai beau être fière d’être transsexuelle, cela ne définit pas entièrement qui je suis, et j’espère que la France et les journalistes vont vite le comprendre. Ce pays a trop tendance à vous coller des étiquettes. On a encore du chemin à faire !

Alors, comment fait-on pour revendiquer, apparaître et exister comme un être essentiellement pluriel ?
Je pense que dans un premier temps, on ne peut pas faire autre chose que d’en parler, comme on le fait ensemble pour cette interview, ou comme je le fais dans mon livre. Femme n’est qu’une étape, à la fois dans mon parcours, et dans l’histoire d’une prise de conscience plus globale de ce qu’est la transidentité. Je pense qu’à ce stade, les gens ont besoin d’être rassurés et de savoir que lorsqu’on change de sexe tout fonctionne très bien, que l’on a des orgasmes, et que l’on peut vivre très heureux et en bonne santé ! Cette légende selon laquelle les personnes transsexuelles ne sentent rien, ne jouissent pas et sont dépressives est dépassée ! Rien que pour cette raison, mon livre dit quelque chose d’important. Je disais tout à l’heure que je n’étais pas militante, mais à bien y réfléchir, je pense que je le suis malgré moi.

« Cette légende selon laquelle les personnes transsexuelles ne sentent rien, ne jouissent pas et sont dépressives est dépassée ! »

Tu as commencé très tôt à te poser des questions sur ton identité. Petit garçon, lorsque tu te regardais dans une glace, quelle image te renvoyait le miroir ?
J’étais troublée, car je voyais un joli petit garçon qui était quelqu’un d’autre pour moi. Un étranger.

Quand est-ce que tu as compris que la fascination avec laquelle les gens t’ont toujours regardé naissait précisément de ce trouble ?
Très tôt et j’ai vite compris comment en faire une force, une arme.

La femme que tu es devenue s’est construite sur plusieurs modèles et sources d’inspiration. Parmi ceux que tu évoques, le plus fort de tous me semble être ta grand-mère, Henriette. Qu’est-ce qu’elle t’a appris ?
Ah ! Henriette ! La grande et belle vosgienne aux yeux bleus et aux longs cheveux noirs ! Une femme courageuse, mère de douze enfants, nés de deux maris différents mais aussi irresponsables l’un que l’autre, comme beaucoup d’hommes d’ailleurs ! Le moins que l’on puisse dire, c’est que ma grand-mère n’a pas eu beaucoup de chance avec le sexe masculin. Pour autant, elle a su garder la tête haute, rester digne et belle. C’est d’elle que je tiens la certitude que le sexe féminin est le sexe fort.

Cependant ce n’est pas le prénom d’Henriette que tu as adopté, mais celui d’Inès. Comment ce prénom s’est-il imposé à toi ?
Quand j’habitais encore dans ma cité à Nancy, j’avais une copine, Mounia, qui utilisait le prénom « Inès » pour pouvoir sortir tranquille en ville sans se faire embêter par ses frères. Je me souviens encore de la première fois où je l’ai entendue prononcer « Inès », et du choc que cela a produit en moi. Ces quatre lettres, ces deux syllabes, la vibration cosmique de ce mot, m’ont immédiatement envoutée, comme si le prénom Inès m’avait jeté un sort.

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Photo : Yann Weber pour Magazine Antidote : FANTASY hiver 2017.

C’est à Paris qu’Inès est née, dans le quartier de Pigalle, quelques mois après ton installation. Pour le très jeune garçon que tu étais alors, que représentait la capitale, et quelles sont les premières impressions que tu gardes de ton arrivée ?
Là aussi, mon histoire avec Paris a quelque chose à voir avec la magie. J’ai atterri dans cette ville par accident, et dès l’instant où je suis descendue du train Gare de l’Est et que j’ai foulé le trottoir du boulevard Sébastopol, j’ai su que ce voyage à Paris serait un aller sans retour : j’étais, et je suis restée sous le charme.

Par un concours de circonstances assez fou, tu rencontres David et Cathy Guetta et deviens hôte d’accueil aux Bains Douches. C’est à partir de ce jour que le monde de la nuit s’ouvre à toi. À l’époque, de quel œil portais-tu sur cet univers de fête, de glamour, d’argent mais aussi de paraître ?
Ce qui m’a tout de suite frappée, c’est la liberté ! J’arrivais de Nancy, je quittais un milieu et une famille où régnaient la retenue, les non-dits, un stress permanent, avec un beau-père qui ne me regardait pas, une mère qui était loin affectivement et une pression diffuse et souterraine qui planait autour de moi comme quelque chose d’impalpable, d’invisible et d’oppressant. J’étouffais ! Le monde de la nuit parisienne, c’était tout l’inverse. C’était une explosion de couleurs, de paillettes et de joie, rythmée par la danse et la musique, et peuplée de gens extravertis. Pour moi, cela a été une bouffée d’oxygène. J’ai pu enfin commencer à respirer.

Malgré tout, tes débuts parisiens sont loin d’être idylliques. Tu es pour ainsi dire livrée à toi même, tu vis de petits boulots, dors à droite à gauche, parfois dans la rue. La seule chose qui te tient, c’est la fête et surtout la danse. Qu’est-ce qui se passe dans ton corps, lorsque tu te mets à danser ?
La fête, c’était l’expression d’une violente envie de vivre, et rien n’était plus fort que lorsque je me mettais à danser. Quand je danse, j’ai l’impression que plus rien n’existe, que j’entre dans une autre dimension. Toutes mes angoisses face au passé et à l’avenir s’évanouissent. Quand je danse, c’est comme si je m’enfermais dans une pièce insonorisée, à l’abri de tous les regards, y compris du mien, à l’écart de tous les jugements, et que je devenais libre. Quand je danse, je fais sauter le plafond, péter les murs. Je me sens reliée à l’univers, le brouillard de stress, d’insécurité et d’incertitude se dissipe, et je me connecte à nouveau, pleinement, à l’instant présent. C’est ce qui pour moi, se rapproche le plus d’une forme de transe. Quand je danse, je suis moi, entièrement.

« Quand je me suis habillée en femme pour la première fois et que je me suis vue dans le miroir, j’ai eu le sentiment de me rencontrer, enfin ! »

« Tu es toi, entièrement », et pourtant, tu ne semblais pas très épanouie, tu brûlais la vie par les deux bouts et te mettais en danger constamment. C’est comme si tu avais eu besoin de pousser ton corps à bout…
C’est vrai, j’avais besoin d’aller au-delà de mes propres limites. C’était viscéral. Peut-être, tout simplement, parce que je me sentais enfermée dans mon corps et que je cherchais à tout prix à en sortir. Mais plus je me rapprochais physiquement de la femme que je devais être, et plus j’étais capable de respecter mon corps. Pour y parvenir, je suis passée par des états parfois dangereux, mais c’était nécessaire. J’ai beau m’être intoxiquée par la drogue, cela m’a tout de même permis de voyager aux confins de mon âme et d’atteindre un certain niveau de spiritualité auquel je n’aurais jamais eu accès sinon. Attention, que les choses soient claires, je ne cherche pas à faire l’apologie de la drogue, j’essaie simplement d’expliquer que pour moi, à l’époque, c’était plus que de la défonce. C’était une façon violente de me trouver et de m’élever au-dessus du sentiment d’emprisonnement qui m’habitait.

Ton corps, tu vas progressivement t’en libérer. La première étape importante et irréversible de cette émancipation, c’est la prise d’hormones. Tu parviens à t’en faire prescrire de manière illégale par un médecin qui fournit toutes les transsexuelles de Pigalle. Quel a été le déclic de cette décision sans retour, puis de celle de ta réassignation ?
Le déclic a été rapide : quand je me suis habillée en femme pour la première fois et que je me suis vue dans le miroir, j’ai eu le sentiment de me rencontrer, enfin ! Cette femme, c’était moi, c’était une évidence. Ensuite, le changement de sexe a coulé de source. Je pense d’ailleurs que si tu as le moindre doute sur ta réassignation, il vaut mieux t’abstenir ! Aujourd’hui, j’entends beaucoup de garçons efféminés qui déclarent, un peu naïvement, qu’ils se verraient bien en « trans » ! Je ne cautionne pas ce genre de propos et je pense qu’il faut faire un peu attention à ce qu’on dit. On ne change pas de sexe comme on change de coupe de cheveux ! Certains se disent qu’ils peuvent se contenter de prendre des hormones sans aller jusqu’à la réassignation. Mais là encore, ils se trompent. Sans le changement de sexe, la prise d’hormones vous bousille le cerveau, car plus rien n’est en phase ! Le cerveau, le sexe et les hormones que vous prenez s’envoient alors des informations contradictoires et c’est la catastrophe chimique assurée !

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Photo : Yann Weber pour Magazine Antidote : FANTASY hiver 2017.

Aujourd’hui, quand tu te regardes dans le miroir, qu’est-ce que tu vois ?
Une belle femme.

Mais « être une femme », ça veut dire quoi ?
Être une femme c’est magique, c’est puissant, c’est fort, c’est intense : c’est moi.

Pour autant, est-ce qu’être une femme, c’est forcément être une femme libre ?
Je ne sais pas. En tous cas, je dirais que toutes les femmes transsexuelles ont un rapport particulier à leur image. Mon corps, ma personne, je les ai sculptés et à ce titre, je suis en quelque sorte, à la fois l’œuvre et l’artiste qui les a produits. J’imagine que lorsqu’un sculpteur fabrique une statue et qu’il la présente au public, il ne laisse rien au hasard, il veille à ce qu’elle soit bien éclairée et mise en valeur, il l’oriente de manière à ce que ses plus beaux angles soient visibles, sublimés. Peut être que la vraie liberté, ce serait ça, s’aimer sous tous les angles, ne pas toujours ressentir le besoin de se présenter sous son meilleur jour.

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